Выбрать главу
Sincèrement vôtre, Gordon K.

Peut-être cette dernière remarque avait-elle quelque chose d’imprudent mais il s’était senti forcé de l’ajouter, ne fût-ce que pour prouver à Mme Thompson qu’il ne se prenait pas complètement au jeu de sa mystification… même s’il comptait sur elle pour traverser sans risques majeurs ces régions sans foi ni loi et atteindre…

Atteindre quoi ? Après toutes ces années, Gordon n’était pas encore très sûr de ce qu’il cherchait.

Seulement quelqu’un, peut-être, quelqu’un, quelque part, qui avait accepté de prendre les choses sous sa responsabilité, pour tenter d’enrayer la régression vers l’obscurantisme. Il secoua tristement la tête. Après toutes ces années, son espoir n’était pas tout à fait mort.

Il plia la lettre et la glissa dans une enveloppe de papier jauni ; d’une des bougies, il fit couler quelques gouttes de cire qui se transformèrent en un cachet acceptable une fois qu’il y eût appliqué un tampon, récupéré dans les ruines de la poste d’Oakridge. La lettre finit par atterrir au-dessus du « rapport » sur lequel il avait planché un peu plus tôt, un tissu de fables adressé à des hauts fonctionnaires d’une administration fantôme.

Juste à côté, sur le bureau, il avait posé sa casquette de facteur. La flamme jumelle des lampes se reflétait sur l’insigne de cuivre, semblant faire galoper le cavalier du Pony Express qui, depuis des mois, était le taciturne mentor et compagnon de Gordon.

S’il n’avait dû qu’à un étrange concours de circonstances de s’inventer un nouveau système de survie, les gens tombaient d’eux-mêmes dans le travers d’y croire et, tout particulièrement, depuis qu’il distribuait effectivement, de ville en ville, des lettres qu’on lui avait remises dans les lieux qu’il avait précédemment traversés. Après toutes ces années, il semblait qu’on eût gardé la poignante nostalgie d’un âge d’or perdu… d’une époque d’ordre et d’harmonie propres à une grande nation dont il ne restait rien. Et le désir d’y retourner avait triomphé du scepticisme régnant, comme le dégel au printemps fait fondre la glace qui emprisonne le ruisseau.

Gordon repoussa la honte qui menaçait de le submerger. Nul n’avait survécu à ces dix-sept dernières années sans accumuler un lourd fardeau de culpabilité. Par son mensonge, il avait l’impression d’apporter un peu de bien dans les villes qu’il traversait. En échange de provisions et d’un coin où dormir, il leur vendait de l’espoir.

Chacun fait ce qu’il doit faire.

On frappa deux coups secs à la porte.

— Entrez ! fit Gordon.

La tête de Johnny Stevens, le receveur adjoint qu’il venait de nommer, s’encadra dans l’ouverture. L’ombre blonde d’une barbe naissante ne parvenait pas à atténuer ce que son visage avait encore d’enfantin, mais Johnny était doué d’une paire de longues jambes qui laissaient prévoir une belle foulée de cross-country, et il avait la réputation d’être un bon fusil.

— Euh… monsieur ? (Il était visiblement gêné de devoir interrompre un travail de la plus haute importance.) Il est huit heures. Vous n’avez pas oublié que le maire désire prendre une bière avec vous au bar puisque c’est la dernière soirée que vous passez en ville.

Gordon se leva.

— Exact, Johnny. Je vous remercie.

Il prit sa casquette et sa veste, ramassa au passage le faux rapport et la lettre pour Mme Thompson.

— Puisque vous êtes là, j’en profite pour vous charger de votre première mission. Ce sont des missives officielles à porter à Culp Creek. La receveuse s’appelle Ruth Marshall. Elle est prévenue, et vous serez bien traité là-bas.

Johnny saisit les enveloppes comme si c’était les ailes d’un papillon rare et non du papier.

— Je les protégerai au péril de ma vie, monsieur.

Une immense fierté brillait dans le regard du jeune homme, ainsi que la farouche détermination de ne pas trahir la confiance de Gordon.

— Pas question ! fit ce dernier, péremptoire. (Qu’un gamin de seize ans se fît blesser en protégeant une chimère était bien la dernière chose qu’il souhaitât voir arriver.) Vous ferez appel à votre bon sens, comme je n’ai cessé de vous le répéter.

Johnny avala sa salive et fit signe que oui, mais Gordon n’était pas du tout sûr qu’il eût compris. Au mieux, le gosse vivrait probablement une merveilleuse aventure ; il pousserait plus loin, sur les pistes forestières, que quiconque de son village depuis plus de dix ans ; il reviendrait en héros avec un tas d’histoires à raconter. Certes, il restait encore quelques survivalistes solitaires dans ces montagnes au nord de la Rogue River, mais il y avait de fortes chances pour qu’il fît l’aller-retour sans encombre.

Gordon avait presque réussi à se convaincre.

Il soupira et posa la main sur l’épaule du jeune homme.

— Votre pays n’a pas besoin de vous voir mourir pour lui, Johnny ; ce qu’il veut, c’est vous voir vivre, au contraire, longtemps, pour le servir. Pouvez-vous vous souvenir de ça ?

— Oui, m’sieur. (Le garçon hocha la tête d’un air grave.) Je comprends.

Gordon se retourna pour souffler les bougies.

Johnny était allé fouiller dans les ruines de l’ancien bureau de poste de Cottage Grove car, dans le couloir, Gordon remarqua que sa chemise de confection locale arborait à présent, cousu sur l’épaule, un U. S. mail dont les couleurs étaient encore vives après presque vingt ans.

— Je me suis déjà vu confier dix lettres par des habitants de Cottage Grove ou des fermes voisines, reprit Johnny. À mon avis, ils ne connaissent personne dans l’Est ; s’ils écrivent, c’est pour le plaisir, et dans l’espoir de recevoir une réponse en retour.

La visite de Gordon avait au moins servi à redonner aux gens le goût d’exercer leurs talents littéraires. Ça valait bien des repas réguliers et un lit pendant quelques jours.

— Vous les avez prévenus qu’à l’est de Pine View, l’acheminement du courrier reste lent et ne saurait en aucun cas être garanti ?

— Bien sûr ; ils s’en fichent !

Gordon sourit.

— Parfait. De toute façon, les postes ont toujours véhiculé bon nombre de mythes.

Le garçon leva sur lui des yeux ronds. Gordon coiffa sa casquette et n’en dit pas davantage.

Depuis qu’il avait quitté les ruines du Minnesota, une éternité auparavant, Gordon n’avait que rarement eu l’occasion de rencontrer des oasis de prospérité telles que Cottage Grove, où il faisait apparemment bon vivre. Les récoltes y étaient redevenues assez abondantes pour nourrir la population d’une année sur l’autre et lui permettre même, la plupart du temps, de constituer des réserves. La milice était bien entraînée, et – à la différence de celle d’Oakridge – dénuée de toute fonction répressive. Alors qu’il voyait s’amenuiser en lui l’espoir de retrouver un jour la civilisation au plein sens du terme, Gordon avait réduit l’éventail de ses rêves et il voyait un endroit tel que celui-ci comme le plus proche équivalent du paradis.

Le village fortifié n’occupait qu’un quartier du Cottage Grove d’avant-guerre. Son bar était une confortable et vaste salle au rez-de-chaussée, dotée de deux grandes cheminées et d’un comptoir où l’on servait l’amère bière locale dans de hautes chopes de terre.

Peter von Kleek, le maire, était installé dans un box du fond, en grande conversation avec Éric Stevens, le grand-père de Johnny, receveur des postes de Cottage Grove depuis la veille. Les deux hommes commentaient avec passion un exemplaire de la « réglementation fédérale » de Gordon lorsqu’il pénétra dans la salle en compagnie du jeune homme.