C’était à Oakridge qu’il avait tiré une cinquantaine de copies du « texte officiel » sur une ronéo à main qu’il s’était efforcé de remettre en état dans le bureau de poste abandonné. Il avait apporté un soin extrême à la rédaction de la circulaire. Elle avait un parfum d’authenticité, sans contenir la moindre menace ouverte contre le pouvoir des tyrans locaux : elle ne leur laissait aucune raison de craindre les mythiques États-Unis Restaurés de Gordon… pas plus que Gordon lui-même.
À ce jour, ces quelques feuillets constituaient son œuvre de propagande la plus inspirée.
Peter von Kleek se leva, dépliant sa haute silhouette, et serra la main de Gordon en lui désignant un siège. Le barman se précipita aussitôt vers eux, avec deux chopes d’une épaisse bière brune. Elle était tiède, évidemment, mais délicieuse quand même avec son arrière-goût de pain d’épice. Le maire attendit – non sans tirer nerveusement sur sa pipe – que Gordon eût reposé la sienne avec un claquement de langue de connaisseur.
Von Kleek accueillit d’un hochement de tête ce compliment implicite mais le pli qui barrait son front demeura. Il tapota la feuille qui était posée devant lui.
— Cette réglementation n’a pas l’air très détaillée, monsieur l’inspecteur.
— Appelez-moi Gordon, je vous prie. Les formalités ne sont pas de mise par les temps qui courent.
— Ah… oui, Gordon. Appelez-moi Peter, vous aussi.
Le maire était mal à l’aise.
— Comprenez, Peter, fit Gordon avec un hochement de tête sentencieux. Le gouvernement des États-Unis Restaurés a tiré la dure leçon des événements. Entre autres, il a appris à ne pas imposer des normes trop rigides à des localités lointaines, et susceptibles d’avoir des problèmes sans commune mesure avec la vision qu’on peut en avoir depuis Saint Paul. Il s’ensuit qu’on a préféré les laisser libres de régler les détails à leur guise. (Il se lança dans l’une de ses tirades toutes prêtes.) Prenez l’argent, par exemple. La plupart des communautés ont renoncé à se servir des espèces d’avant-guerre juste après les émeutes autour des centres de distribution. Le troc est à présent la règle, et c’est un système qui fonctionne parfaitement, hormis bien sûr lorsque le remboursement d’une dette sous forme de service finit par ne plus se distinguer de l’esclavage. (Jusque-là, c’était l’exacte vérité. Au cours de ses voyages, Gordon avait maintes fois constaté la résurgence du servage féodal… et la totale absence de valeur de l’argent.) Les autorités fédérales de Saint Paul, enchaîna-t-il, ont officiellement démonétisé les anciennes espèces. Il y avait tout bonnement trop de billets et de pièces en circulation pour une économie rurale très dispersée. Toutefois, nous tentons d’encourager la reprise d’un commerce national. À cet effet il a été décidé d’accepter les vieilles coupures de deux dollars pour l’affranchissement du courrier confié à l’administration des Postes. Ces billets n’ont jamais été très courants et il est impossible de les contrefaire avec les moyens techniques d’aujourd’hui. Les pièces d’argent d’avant 1965 sont également admises.
— Nous en avons déjà fait rentrer pour plus de quarante dollars ! s’exclama Johnny. Les gens sont en train de faire la chasse à ces pièces et à ces billets. Et ils commencent même à s’en servir pour s’acquitter de leurs dettes de troc.
Gordon haussa les épaules. Et voilà, c’était parti. De temps à autre, les petits détails qu’il ajoutait à son histoire – dans le simple but d’accentuer la vraisemblance – faisaient leur chemin et se dotaient d’une vie indépendante ; ils finissaient par avoir des conséquences totalement inattendues. Quoi qu’il en fût, il ne voyait pas comment un peu d’argent remis en circulation avec une valeur héritée d’un mythe local sur les États-Unis Restaurés pouvait faire du mal à ces gens.
Von Kleek hocha la tête et aborda le point suivant.
— Ce passage à propos de la « contrainte » exercée sans élections réglementaires… (Son doigt désigna l’endroit sur la feuille.) Nous avons, bien sûr, des sortes d’assemblées générales à intervalles réguliers, et les gens des hameaux environnants prennent part aux décisions importantes, mais il serait inexact de prétendre que moi-même, ou mon chef de la milice, ayons été réellement élus pour assumer nos fonctions… et, en tout cas, il n’y a pas eu de vrai vote à scrutin secret, comme il est conseillé de le faire ici. (Il secoua la tête.) Et il nous a fallu parfois prendre des mesures plutôt draconiennes, surtout dans les premiers temps. J’espère que cela ne sera pas retenu contre nous avec trop de sévérité, monsieur l’ins… Gordon. Nous avons vraiment fait de notre mieux. Nous avons une école, par exemple. La plupart des enfants y vont après les moissons. Nous pouvons dès maintenant commencer la récupération des machines et organiser des élections comme cette circulaire le demande…
Von Kleek voulait être rassuré ; il s’efforçait de capter le regard de Gordon. Celui-ci leva sa chope de bière pour éviter les yeux qui cherchaient les siens.
C’était là l’un des grands paradoxes qu’il lui avait été donné d’observer dans ses voyages : ceux qui avaient le moins régressé dans la barbarie étaient ceux qui éprouvaient la plus grande honte pour n’avoir pu s’interdire toute régression.
Il toussa pour s’éclaircir la gorge.
— Il semble… oui, pour moi, vous avez fait un bon boulot ici, Peter. De toute façon, c’est l’avenir qui est important, pas le passé. Je ne crois pas que vous ayez à vous inquiéter d’une quelconque ingérence des autorités fédérales dans vos affaires.
Le maire parut soulagé. Gordon aurait donné sa tête à couper que, d’ici à quelques semaines, il y aurait à Cottage Grove des élections à scrutin secret. Et les gens du coin n’auraient que ce qu’ils méritaient s’ils s’avisaient d’élire à leur tête quelqu’un d’autre que cet homme, bourru mais plein de sagesse et de bonne volonté.
— Il y a quand même quelque chose qui me chiffonne.
C’était Éric Stevens qui venait de parler. Le choix du vieillard alerte comme receveur des postes avait eu pour Gordon un caractère d’évidence. Ne fût-ce que parce qu’il gérait déjà le comptoir d’échanges local et que son baccalauréat d’avant-guerre en faisait l’homme le plus instruit de la ville.
Non moins déterminant dans ce choix, il y avait eu le fait que Stevens s’était révélé être l’homme le plus méfiant lorsque, presque une semaine plus tôt, Gordon avait fait franchir à sa monture les portes de la ville en proclamant qu’une ère nouvelle était venue pour l’Oregon, sous l’égide des États-Unis Restaurés. Son titre de receveur l’avait, semble-t-il, convaincu d’y croire, ne fût-ce que pour le prestige et le profit qu’il était susceptible d’en retirer.
Soit dit en passant, il allait probablement faire du bon boulot… du moins tant que persisterait le mythe.
Le vieux Stevens fit tourner sa chope sur la table, y laissant une large trace ovale.
— Ce que je n’arrive pas à saisir, c’est pourquoi personne n’est jamais venu de Saint Paul avant vous. Évidemment, j’ai bien conscience qu’il vous a fallu traverser un sacré morceau de désert pour arriver jusqu’ici et, d’après ce que vous nous avez dit vous-même, presque tout à pied, mais j’aimerais bien savoir pourquoi ils ne se sont pas contentés d’envoyer quelqu’un en avion.
Il y eut un bref silence autour de la table et Gordon aurait pu parier que tous les consommateurs autour d’eux en profitaient pour tendre l’oreille.
— Voyons, grand-père ! (Johnny Stevens eut l’air gêné pour lui.) Tu ne te rends pas compte de la gravité de cette guerre ! Pas un avion, pas une machine, un tant soit peu complexe, n’a résisté à ces trucs à vibrations qui ont fait sauter toutes les radios dans les premières heures de la guerre. Tout a été mis hors d’usage et, plus tard, on n’a trouvé personne capable de réparer ; de toute façon, les pièces auraient manqué !