Gordon en resta stupéfait. Ce gosse avait de l’idée ! Il avait beau être né après l’écroulement de la civilisation industrielle, il en avait saisi les rouages essentiels.
Bien sûr, tout le monde était au courant des vibrations électromagnétiques engendrées par l’explosion de bombes atomiques géantes en orbite qui avaient ravagé les systèmes électroniques sur toute la surface du globe dès l’ouverture des hostilités. Mais la compréhension que Johnny en avait dépassait ce simple niveau et allait jusqu’au phénomène d’interdépendance des différents domaines dans une civilisation industrielle.
Toutefois, si le jeune homme était brillant, il le devait sans doute à son grand-père. L’aîné des Stevens tourna vers Gordon un sourire malicieux.
— C’est bien ça, inspecteur ? Il n’est pas resté le moindre technicien, la moindre pièce de rechange ?
Gordon savait qu’une telle explication ne pouvait résister à un examen attentif. Il bénit les longues heures d’ennui sur des routes défoncées que, depuis son départ d’Oakridge, il avait mises à profit pour peaufiner dans le détail son histoire.
— Non, pas tout à fait. Les radiations vibratoires et les retombées ont fait des dégâts considérables. Les microbes, les émeutes et l’Hiver de Trois Ans ont tué un nombre effarant de spécialistes et de techniciens. Mais maintenant, ça ne devrait plus prendre trop de temps pour qu’on refasse marcher quelques machines. Les États-Unis Restaurés ont déjà une bonne cinquantaine d’avions réparés, vérifiés, prêts à prendre leur vol. Mais il leur est encore impossible de décoller. Ils sont cloués au sol. Et ce, pour un bon nombre d’années encore.
Le vieil homme ne comprenait plus rien.
— Et pourquoi ça, inspecteur ?
— Pour la même raison que celle qui vous empêcherait de capter la moindre station même si vous arriviez à bricoler une radio qui marche. (Gordon fit une pause avant d’ajouter, conscient de son effet :) À cause des satellites à laser.
Le poing de Von Kleek s’abattit sur la table.
— Ah, les salauds !
Tous les regards de la salle se braquèrent sur eux.
Éric Stevens soupira et posa sur Gordon un regard totalement convaincu… ou admiratif, il avait trouvé quelqu’un qui se révélait être encore plus doué que lui pour les mensonges.
— Et c’est quoi les satellites à laser ?
— Attends, Johnny, je vais t’expliquer. O.K. ! nous avons gagné la guerre. (Et le vieil homme ne put s’empêcher de ricaner en repensant à cette fameuse victoire claironnée sur tous les tons dans les courtes semaines qui avaient précédé le début des émeutes.) Mais l’ennemi a dû laisser des satellites en sommeil sur orbite ; il a dû les programmer pour une attente de quelques mois, de quelques années peut-être ; ensuite, qu’un « bip » surgisse sur les ondes ou que quelque chose tente de quitter le sol, et les satellites se réveillent et shlack ! (Sa main trancha l’air avec un geste définitif.) Pas étonnant que je n’aie jamais rien pu capter sur mon poste à galène !
Gordon hocha la tête. Oui, ça collait. Et si bien que ça pouvait même avoir des chances d’être vrai. Il l’espérait, en fait. Il aurait eu enfin l’explication du silence terrible et de la désespérante vacuité du ciel, sans avoir à envisager l’hypothèse que le monde était retourné à l’état d’avant la civilisation.
Sinon, pourquoi toutes les antennes qu’il avait croisées depuis son départ avaient-elles été systématiquement réduites à des tas de ruines ?
— Qu’est-ce que le gouvernement compte faire à ce propos ? demanda tout de suite Von Kleek.
Aïe, aïe, aïe, se dit Gordon. Ses mensonges n’allaient cesser de croître en complexité et, un jour, il se ferait prendre…
— Il nous reste une poignée de savants. Nous espérons trouver en Californie des installations qui nous permettront de construire et de lancer des missiles orbitaux.
Il laissa la suite du programme en suspens et l’assistance parut déçue.
— Si seulement il existait un moyen de se débarrasser de ces putains de satellites sans devoir attendre ça ! Quand on pense que ça cloue au sol tous ces avions ! Vous imaginez la surprise du prochain raid holniste qui nous viendra de cette saleté de Rogue River, s’ils tombent sur des fermiers soutenus par l’U. S. Air Force, et disposant de quelques-uns de ces bon sang de A-10 ? !
Il émit un long chuintement, les bras en croix, comme un chasseur en piqué, puis une fort correcte imitation d’un crépitement de mitrailleuse.
Gordon éclata de rire avec les autres. L’espace d’un instant, ils vécurent comme des gamins dans le rêve d’une escadrille volant à leur secours, et dans l’illusion rassurante que la puissance des armes était du côté des gentils.
Maintenant que le maire et l’inspecteur des postes avaient fini de parler de choses sérieuses, hommes et femmes venaient les rejoindre. Quelqu’un sortit un harmonica et une guitare échoua sur les genoux de Johnny Stevens qui se révéla être également doué pour la musique. Bientôt, tout le monde reprit en chœur de vieilles ballades et l’inévitable répertoire des pubs d’avant-guerre.
Le moral était revenu au beau fixe ; l’espoir était tangible et son goût était aussi enivrant que celui de la bière brune dans leurs chopes.
Ce fut plus tard dans la soirée qu’il entendit le bruit pour la première fois. Il sortait des toilettes pour hommes – tout heureux que Cottage Grove se soit débrouillé pour conserver des installations sanitaires intérieures avec chasse d’eau – quand il s’immobilisa près de l’escalier dû fond.
Il venait d’entendre un petit bruit.
Autour de l’âtre, on chantait : Approchez tous, venez écouter mon histoire, elle parle d’un voyage au pays de l’espoir…
Gordon tendit l’oreille. Ce « bip » n’avait-il existé que dans son imagination ? Était-il l’indice d’un taux limite d’alcool dans son organisme ?
Mais une étrange sensation dans le bas de la nuque, une espèce d’alerte intuitive refusait de se dissiper. Il finit par lui obéir, se retourna et s’engagea dans l’escalier : une volée de marches raides par lesquelles on accédait au restant de la construction dont la taverne occupait le rez-de-chaussée.
L’étroit passage n’était que faiblement éclairé par la bougie qu’on y avait laissée sur un palier à mi-hauteur. Les accents joyeux mais passablement éraillés de la chanson s’estompèrent derrière lui, à mesure qu’avec lenteur il gravissait les marches en évitant soigneusement de les faire craquer.
En haut de l’escalier, il déboucha dans un couloir obscur et, pendant ce qui lui parut être une éternité, il tendit de nouveau l’oreille… en vain. Il s’apprêtait à rebrousser chemin et à classer le phénomène dans les aberrations sensorielles dues à la fatigue lorsque le son se fit entendre de nouveau.
… une série de petits bruits bizarres, presque en dessous du seuil de l’audible, et dont le souvenir, si imprécis fût-il, faisait courir des frissons dans le dos de Gordon. Il n’avait rien entendu de tel depuis… depuis très, très longtemps.
Au bout du couloir poussiéreux, un mince rai de lumière grisâtre soulignait le chambranle d’une porte faussée. Gordon s’en approcha sans bruit.
Bloup !