Выбрать главу

Il effleura du doigt le métal froid du bouton et l’en retira vierge de poussière. Quelqu’un avait déjà franchi cette porte et se trouvait à l’intérieur.

Win-in-k…

Son revolver lui manquait – il l’avait laissé dans sa chambre, n’ayant aucune raison de supposer qu’il pût avoir à s’en servir dans Cottage Grove. Il se sentit à moitié nu lorsqu’il tourna le bouton et ouvrit la porte.

Des caisses entassées les unes sur les autres lui apparurent. Des bâches en lambeaux les recouvraient mais il y en avait quelques-unes qui laissaient entrevoir leur contenu hétéroclite – des pneus, des outils, des meubles démontés… un trésor d’objets récupérés que les gens d’ici avaient amassés dans la crainte d’un avenir incertain. La faible et clignotante lueur qu’il avait vue filtrer par les fentes de la porte provenait de derrière une rangée de caisses. De là, lui parvenaient également des murmures contenus. Et ces petits bruits…

Bloup. Bilbloup !

Gordon remonta le long des piles de caisses – pareilles à d’instables falaises de sédiments anciens – de plus en plus tendu à mesure qu’il se rapprochait de l’extrémité de la rangée. Puis la clarté le baigna. C’était une lumière froide, sans chaleur aucune.

À cet instant, une latte du plancher grinça sous son poids.

Cinq visages se relevèrent soudain, se détachant en relief dans l’étrange et blafarde clarté. Le souffle coupé, Gordon s’aperçut qu’il s’agissait d’enfants : cinq gosses le regardaient avec terreur et respect… Ils l’avaient reconnu, eux aussi. Ils ouvraient des yeux immenses et n’osaient plus bouger...

Mais, déjà, Gordon ne leur prêtait plus aucune attention, accaparé par la sorte de boîte posée sur le tapis ovale sur lequel ils étaient accroupis. Et il n’en croyait pas ses yeux.

L’objet comportait à sa base une série de petits boutons et, au centre, un écran plat d’où émanait la lueur grise et nacrée.

On y voyait des araignées roses surgir de soucoupes volantes qui clignotaient dans leur partie supérieure, et descendre sur l’écran, suivant un rythme crissant et saccadé. Parvenues sur la dernière ligne d’affichage sans rencontrer d’obstacle, elles émettaient un bêlement de victoire, puis leurs rangs se reformaient et l’assaut recommençait.

Gordon en resta la gorge sèche.

— Où ?… fit-il dans un souffle.

Les enfants se levèrent. L’un d’eux avala sa salive.

— Oui, monsieur ?

Gordon montra du doigt la console de jeux.

— Au nom de tout ce qu’il peut y avoir de sacré au monde, où donc avez-vous péché ça ? (Il secoua la tête.) Et, surtout… où avez-vous trouvé les piles ?

L’un des gosses éclata en sanglots.

— Je vous en supplie, monsieur, nous ne savions pas que c’était mal. Tommy Smith nous a seulement dit que c’était un jeu comme les enfants en avaient autrefois ! Nous en trouvons d’ailleurs un peu partout mais, d’habitude, ils ne marchent plus…

— Qui est Tommy Smith ?

— Un garçon de notre âge. Son papa est descendu de Creswell pour négocier le surplus des deux dernières récoltes. Tommy nous a échangé ce jouet contre une vingtaine de vieux appareils que nous avions trouvés et qui ne marchaient plus.

Un peu plus tôt dans la soirée, Gordon avait étudié la carte de la région. Creswell était une commune au nord du village, non loin de la route qu’il avait compté prendre pour gagner Eugene.

Est-ce possible ? L’espoir était trop brûlant, trop soudain pour être une sensation plaisante… Il hésitait même à le reconnaître comme tel.

— Est-ce que Tommy Smith vous a dit où il avait eu ce jouet ?

Il essayait de ne pas brusquer les enfants mais sa nervosité devait transparaître car ils étaient de plus en plus effrayés.

— Il nous a dit que c’était Cyclope qui le lui avait donné.

Et, dans un tourbillon de panique, les gosses s’égaillèrent entre les amas de caisses et dans le labyrinthe de venelles qu’elles formaient. Gordon se retrouva seul, pétrifié, les yeux rivés sur les minuscules envahisseurs qui descendaient au pas cadencé dans l’éclat blafard du petit écran.

Scrtch-scrtch-scrtch, faisaient-ils de ligne en ligne.

Le jeu fit un bloup ! triomphant puis reprit la séquence à son début.

3

Eugene

Les naseaux fumants, le petit cheval avançait au pas sous la pluie, mené par un homme au poncho ruisselant, sans autre bagage que deux gros sacs de selle protégés par des feuilles de plastique.

La nationale détrempée miroitait sous le ciel gris et, dans l’asphalte défoncé, les flaques formaient de véritables petits lacs. Dans les années terribles de l’après-guerre, la poussière en suspension dans l’atmosphère s’était redéposée sur ses quatre voies et, plus tard, l’herbe y avait poussé lorsque étaient revenues les traditionnelles pluies de nord-ouest. La route présentait maintenant l’aspect d’une coulée de prairie serpentant entre les collines couvertes de forêts qui surplombaient l’impétueux cours d’eau dont elle suivait les bords.

Gordon tira son poncho au-dessus de sa tête pour consulter sa carte sans la mouiller. Devant lui, sur sa droite, un vaste marécage occupait la cuvette où les bras sud et est de la Willamette unissaient leurs cours pour dévaler vers l’ouest où ils passaient entre Eugene et Springfield. D’après sa vieille carte, il y avait là, en contrebas, une zone industrielle récemment implantée. Il n’en émergeait rien de plus que les toits crevés de quelques bâtiments ; les pelouses, les parkings et les allées tracées au cordeau étaient devenus le royaume du gibier d’eau qui n’avait pas l’air de s’en plaindre.

À Creswell, on avait averti Gordon qu’un peu plus loin, au nord, la nationale devenait impraticable ; il lui faudrait alors descendre sur Eugene pour trouver un pont, franchir la rivière, puis se débrouiller pour rattraper la grand-route à Coburn.

Les gens de Creswell n’avaient pu apporter plus de précisions sur l’itinéraire à suivre. Rares étaient ceux qui avaient entrepris le voyage depuis la guerre.

Ça tombe bien. Voilà des mois qu’Eugene représentait l’un de mes buts. Nous allons pouvoir nous faire une idée de ce qu’il en reste.

Sans s’y attarder, toutefois. Pour lui, cette ville n’était désormais qu’une étape sur le chemin du grand mystère qui l’attendait plus au nord.

Les éléments n’avaient pu venir à bout de la nationale. La végétation l’avait envahie, les nids-de-poule l’avaient ravagée, mais seuls les ponts effondrés portaient la trace des violences dont elle avait été témoin. Quand l’homme décidait de bien faire les choses, il semblait que son œuvre ne pût être anéantie que par lui-même ou par le temps. À cette époque, on avait manifestement décidé de construire solidement… pour l’avenir. Il était d’ailleurs possible qu’en voyant ces routes, les générations futures d’Américains qui erreraient par les forêts en s’entre-dévorant auraient le sentiment que c’était là l’œuvre des dieux.

Il secoua la tête. Putain de crachin ! Pas étonnant que j’aie des idées noires !

Il tomba bientôt sur un panneau indicateur à demi enfoui dans une fondrière. Du bout de sa botte, il le débarrassa des sédiments accumulés à son pied, puis s’agenouilla pour en déchiffrer l’inscription rongée par la rouille… Il se sentait comme un chasseur penché sur la piste ancienne d’un gibier inconnu dans une sente forestière.

— Trentième Avenue, lut-il à voix haute.