Une large route s’écartait de la nationale et s’enfonçait droit vers l’ouest dans les collines. Si Gordon devait en croire sa carte, le centre-ville d’Eugene se trouvait juste derrière l’éminence boisée qu’il voyait dans cette direction.
Il se releva et tapota l’encolure de sa bête.
— Allons-y, Bijou. Tu agites la queue lorsque le moment sera venu de tourner. Tout ce que je puis te dire, c’est qu’il faut sortir de la grand-route et aller plutôt de ce côté.
L’animal émit un stoïque panache de vapeur lorsque, d’une légère traction sur la longe, Gordon l’entraîna sur la bretelle puis, au bas de cette dernière, sous l’enjambement de la nationale. Ils commencèrent de gravir la pente vers l’ouest.
Du haut de la colline, la ville en ruine lui apparut dans un voile de brume qui en adoucissait la réalité défigurée. Les pluies avaient depuis longtemps nettoyé la marque des incendies et les plantes grimpantes qui avaient élu domicile dans les trottoirs crevassés recouvraient la plupart des immeubles, dissimulant leurs meurtrissures.
Les gens de Creswell l’avaient averti du spectacle qui l’attendait, mais pénétrer dans une cité morte avait toujours quelque chose d’angoissant. Gordon descendit jusqu’au niveau des rues spectrales jonchées de verre brisé. Les vitres fracassées d’une autre époque y faisaient scintiller les trottoirs mouillés par la pluie.
Dans la ville basse, des aulnes poussaient au milieu des rues dans l’épaisse couche d’humus abandonnée par les torrents de boue qui s’étaient déversés sur la ville lorsque les barrages de Fall Creek et de Lookout Point avaient sauté. Cette même catastrophe avait également balayé la route 58 à l’ouest d’Oakridge, forçant Gordon à faire ce long détour par le sud, puis par l’ouest, qui l’avait amené à traverser Curtin, Cottage Grove et Creswell avant de pouvoir de nouveau remettre le cap au nord.
Eugene était dans un état pitoyable. Et pourtant, songea Gordon, ils ont longtemps tenu le coup ici. D’après tout ce que j’ai entendu dire, ils ont même failli s’en sortir.
À Creswell, entre les réunions et les fêtes, l’élection du nouveau receveur des postes et les projets enthousiastes pour étendre à l’est et à l’ouest de la bourgade le nouveau réseau de distribution du courrier, les gens avaient régalé Gordon de maintes anecdotes sur l’héroïque résistance d’Eugene. Ils lui avaient raconté comment la ville avait lutté pour se maintenir durant quatre longues années après que la guerre et les épidémies l’eurent coupée du monde extérieur. Une étrange alliance entre la communauté universitaire et les opiniâtres fermiers des environs avait permis à la municipalité de triompher de toutes les menaces… jusqu’au jour où les bandits lui avaient porté un coup fatal en faisant sauter simultanément tous les barrages en amont, coupant ainsi l’alimentation d’eau potable et l’électricité.
L’histoire était passée dans la légende, un peu comme la chute de Troie. Et pourtant, ceux qui s’en faisaient les aèdes ne la racontaient pas avec le cœur serré. Ils semblaient plutôt considérer à présent ce désastre comme un revers momentané auquel succéderait une immense victoire dont ils pourraient jouir de leur vivant.
Car Creswell n’avait pas attendu l’arrivée de Gordon pour vibrer d’optimisme. Son histoire d’« États-Unis Restaurés » était la seconde dose de bonnes nouvelles que ses citoyens se voyaient administrer en moins de trois mois.
Au début de l’hiver, un autre visiteur s’était présenté devant les portes du village – celui-ci venait du nord et c’était un homme souriant, vêtu d’une robe blanche rehaussée de noir. Il s’était mis à distribuer des cadeaux surprenants aux enfants, puis il était reparti après avoir prononcé le nom magique de Cyclope.
Cyclope, avait dit l’étranger.
Cyclope allait tout arranger. Cyclope allait ramener dans le monde le confort et le progrès, racheter tout un chacun de la servitude des corvées et du désespoir tenace qui constituaient le legs de l’Apocalypse.
Tout ce que les gens avaient à faire, c’était de rassembler leurs vieilles machines, et surtout les appareils électroniques. Cyclope accepterait ces dons de matériel inutilisable, ainsi peut-être qu’un petit supplément de denrées alimentaires pour l’entretien de ses serviteurs. En échange, Cyclope donnerait aux Creswellois des choses qui marchaient.
Les jouets n’étaient que le symbole de ce qui suivrait. Un jour, il y aurait de réels miracles.
Gordon n’avait pas vraiment réussi à tirer quoi que ce fût de cohérent de la population de Creswell, leur joie par trop délirante leur interdisant toute logique. La moitié d’entre eux supposaient qu’il convenait de voir derrière Cyclope les « États-Unis Restaurés » de Gordon. L’autre moitié pensaient que c’était l’inverse. Il ne venait à l’esprit de personne que les deux miracles pussent être sans rapport l’un avec l’autre… deux légendes dont les domaines d’extension respectifs trouvaient simplement là, dans ces solitudes, leur point de rencontre.
Gordon n’avait pas voulu les décevoir… ni leur poser trop de questions. Il était reparti aussi vite que possible, chargé d’un courrier plus abondant que jamais, et bien déterminé à remonter jusqu’à la source du récit qu’on venait de lui faire.
Il était environ midi lorsque obliquant vers le nord, il s’engagea dans la rue de l’Université. La pluie fine lui était devenue indifférente. Il pouvait encore passer un moment à explorer Eugene sans toutefois compromettre ses chances d’arriver avant la fin de la nuit à Coburn où, disait-on, s’était établi un groupe de glaneurs. Et, quelque part plus au nord, s’étendait le territoire à partir duquel les disciples de Cyclope diffusaient leur étrange foi rédemptrice.
Tout en remontant lentement la rue le long des immeubles éventrés, Gordon se demandait s’il allait même essayer de colporter plus au nord son « mythe du facteur ». Il ne cessait de repenser aux petites araignées roses clignotant dans le noir, et il avait bien du mal à s’interdire de trop espérer.
Peut-être allait-il pouvoir renoncer à son mensonge et trouver enfin quelque chose de réel en quoi croire. Peut-être quelqu’un s’était-il décidé à prendre la tête d’une croisade contre l’âge sombre.
C’était un rêve trop doux pour qu’on le laissât s’enfuir, trop fragile aussi pour qu’on s’y raccrochât trop fort.
La morne enfilade de béantes devantures de la ville abandonnée finit par l’amener sur la Dix-Huitième Avenue, en bordure du campus de l’université de l’Oregon et plus précisément de son terrain de sport qui avait pris l’aspect d’une pépinière d’aulnes et de trembles, dont certains dépassaient déjà les six mètres. Parvenu à la hauteur du vieux gymnase, Gordon ralentit le pas puis, brutalement, il s’arrêta et força sa monture à en faire autant.
L’animal renâcla et piaffa mais Gordon n’y prit pas garde ; il resta l’oreille tendue jusqu’à ce qu’il eût acquis une certitude.
Quelque part, pas très loin peut-être, quelqu’un poussait des cris.
Quoique étouffés par la distance, les hurlements montèrent en crescendo puis retombèrent. C’était la voix d’une femme, une voix empreinte de souffrance et sous le coup d’une terreur mortelle. Gordon ouvrit l’étui et sortit son revolver. Était-ce venu du nord ? Ou de l’est ?
Il pénétra dans la jungle qui s’était développée entre les bâtiments de l’université, pressé de trouver une cache où il pourrait se terrer. Depuis son départ d’Oakridge, quelques mois auparavant, il se l’était coulée douce. Trop douce. Il en avait récolté un lot de mauvaises habitudes. Si personne ne l’avait encore entendu tandis qu’il se baladait comme chez lui dans ces rues désertes, cela tenait du miracle.