Il fit franchir au cheval la porte qui béait sur un côté du gymnase et l’attacha dans la tribune, derrière un rang de strapontins. Ensuite, il le débarrassa de ses sacs et en sortit une balle d’avoine qu’il déposa devant lui. Toutefois, il lui laissa sa selle et n’en desserra pas même les sangles.
Et maintenant, que faire ? Attendre ? Ou aller voir ?
Il déroula la pièce de tissu où il avait emballé son arc et son carquois puis tendit la corde. Avec la pluie, une telle arme serait probablement plus fiable – et à coup sûr plus silencieuse – que sa carabine ou que son revolver.
Puis il ramassa les volumineux sacs de courrier, en fourra un à l’abri des regards dans un conduit de ventilation, et chercha une cachette pour le second.
Il prit soudain conscience de ce qu’il faisait. Avec un sourire moqueur pour les comportements stupides qu’il lui arrivait parfois d’avoir, il abandonna le sac à terre et sortit à la rencontre des nouveaux ennuis.
Les bruits venaient d’un bâtiment de brique, loin devant lui ; sa longue façade vitrée reflétait le ciel. Apparemment, nul pillard n’avait jamais jugé qu’il pût valoir une fouille en règle.
Gordon en était maintenant assez près pour percevoir un murmure de voix sourdes qui se mêlait à des hennissements de chevaux et au grincement d’un tableau d’affichage.
Comme il n’avait repéré aucun guetteur aux fenêtres ou sur les toits, il prit son élan et, d’une seule traite, fendit les hautes herbes de l’ancienne pelouse, escalada une volée de marches de béton et courut s’aplatir dans le renfoncement d’une porte située derrière le coin du bâtiment. Là, respirant par la bouche pour ne faire aucun bruit, il reprit son souffle.
La porte était fermée par un vieux cadenas rouillé. Elle portait une plaque sur laquelle était gravé :
CENTRE THEODORE STURGEON
Inauguré le 3 mai 1989
Heures d’ouverture de la cafétéria
11 h-14 h 30 / 17 h -20 h
Les voix venaient de derrière cette porte… quoique trop étouffées pour qu’on pût distinguer ce qu’elles disaient. Un escalier extérieur desservait une porte par étage, à la verticale au-dessus de celle-ci. Gordon prit du recul et s’aperçut que, trois volées de marches plus haut, l’une d’elles était ouverte.
Une fois de plus, il en avait conscience, il se comportait comme le dernier des crétins. Maintenant qu’il était parvenu à localiser la source probable de ses ennuis à venir, la raison lui dictait d’aller récupérer son cheval et de se tirer au plus vite.
À l’intérieur du bâtiment, les voix se firent plus rageuses. Gordon colla son oreille contre la porte et perçut distinctement le bruit d’une gifle. Au cri de douleur de la femme succéda le rire gras d’un homme.
Avec un discret soupir résigné pour ce trait pathologique de son caractère qui le faisait rester sur place alors qu’il aurait dû s’enfuir à toutes jambes, comme l’eût fait n’importe quelle personne sensée, il commença à grimper les marches en veillant à ne faire aucun bruit.
À l’intérieur, les moisissures avaient envahi les abords immédiats de la porte entrouverte mais, au-delà, le quatrième niveau du foyer des étudiants paraissait intact. Par miracle, pas une seule vitre de la grande verrière centrale ne manquait quoique sa structure de cuivre fût toute patinée de vert-de-gris. Autour d’un patio baigné de lumière pâle, une rampe moquettée descendait en spirale, reliant chaque étage.
Gordon s’en approcha avec une infinie prudence. Il éprouva l’impression fugitive de faire un bond en arrière dans le temps. Les locaux de l’organisation étudiante étaient restés en l’état malgré les pillages successifs. La passion frénétique de la paperasse n’avait pas épargné cette université… Les panneaux d’affichage disparaissaient sous les annonces décolorées par les ans de toutes sortes de manifestations sportives, spectacles de variété et meetings politiques.
Seules quelques taches rouges, à l’autre bout de la galerie, correspondaient à des affiches ayant trait à l’état d’urgence… à la crise qui, presque sans le moindre signe avant-coureur s’était abattue sur cet univers protégé, comme sur toute chose, et en avait précipité la fin. Hormis ce petit détail, le désordre des lieux respirait l’intimité corporative, le radicalisme des positions, l’enthousiasme de la jeunesse…
La jeunesse…
Gordon passa devant ces vestiges d’une époque insouciante et révolue, puis entama sa descente en spirale vers les voix.
Le premier étage se réduisait à une large mezzanine surplombant le grand hall dont elle longeait le mur est. Prudemment, Gordon décida d’achever sa progression à quatre pattes.
À sa droite, un pan du haut vitrage sur la façade nord du bâtiment s’était vu fracassé pour permettre le passage de deux gros chariots. On nuage de vapeur montait du groupe de six chevaux attachés près du mur ouest, derrière une rangée de flippers éteints.
Dehors, parmi les éclats de verre brisé, la pluie formait des mares rougeâtres autour de quatre corps étendus, tout récemment fauchés par le tir d’armes automatiques. Seule une des victimes avait trouvé le temps d’esquisser un geste de défense. Son pistolet gisait dans une flaque, à quelques centimètres de sa main inerte.
Localisant les voix sur sa gauche, là où le balcon formait une avancée, Gordon rampa jusqu’à ce point et put contempler l’autre partie de la pièce en L.
Plusieurs miroirs habillaient encore jusqu’au plafond le mur ouest, dotant Gordon d’une vue panoramique sur l’étage inférieur. Des meubles réduits en bûchettes flambaient en crépitant dans la grande cheminée qui rompait la paroi réfléchissante.
Agrippé à la moquette, Gordon souleva la tête, juste assez pour entrevoir quatre hommes armés jusqu’aux dents discutant près du feu. Un cinquième était vautré sur un divan, plus à gauche, tenant avec nonchalance sous la menace de sa mitraillette un couple de prisonniers : un garçon qui n’avait pas plus de neuf ans et une jeune femme.
Elle avait sur la joue une marque rouge correspondant aux cinq doigts d’une large main d’homme. Deux nattes se partageaient sa chevelure brune et elle tenait l’enfant serré contre elle en surveillant d’un œil inquiet ses ravisseurs. Ils n’avaient ni l’un ni l’autre l’énergie de pleurer.
Les cinq hommes étaient barbus et tous vêtus de la classique tenue de camouflage en provenance des surplus de l’armée d’avant-guerre. Chacun d’entre eux portait également un ou plusieurs anneaux d’or au lobe de l’oreille gauche.
Des survivalistes ! Gordon fut saisi d’un haut-le-cœur.
Autrefois, avant l’Apocalypse, le terme avait eu diverses acceptions se référant à une vaste gamme de comportements ; ils allaient des préparatifs que dictait à l’homme de bon sens la nécessité de défendre sa communauté, jusqu’à la paranoïa antisociale des maniaques de la gâchette. D’un certain point de vue, il n’était pas exclu que Gordon lui-même pût être désigné comme un « survivaliste ». Toutefois, c’était la connotation de tueur qui avait prévalu après le désastre causé par les pires des représentants du groupe désigné sous ce terme.
Partout où l’avaient porté ses pas, il avait rencontré la même hostilité révoltée à l’égard de ces sinistres malfrats. Plus que sur l’ennemi dont les bombes et les microbes avaient exercé des ravages pendant la guerre d’Une Semaine, c’était sur ces hors-la-loi machistes que les gens de presque chaque comté, chaque village dévasté rejetaient la responsabilité des troubles qui avaient entraîné l’effondrement final.