Et les pires de tous avaient été, sans conteste, les disciples de Nathan Holn… Puisse-t-il croupir en enfer pour l’éternité !
Il n’aurait dû y avoir aucun survivaliste dans la vallée de la Willamette ! À Cottage Grove, on lui avait affirmé que la dernière bande de quelque importance s’était vue, quelques années plus tôt, définitivement repoussée au sud de Roseburg, dans les régions désolées qui bordaient la Rogue River.
Que pouvaient donc bien faire ici ces immondes crapules ? Gordon se rapprocha et tendit l’oreille.
— J’sais pas, moi, Grand Chef. J’ai pas l’impression qu’on devrait pousser plus loin cette mission d’reconnaissance. On a not’ compte de surprises avec c’te histoire de « Cyclope » que la souris nous a lâchée avant d’s’obstiner à la boucler. À mon avis, on devrait r’brousser ch’min jusqu’aux bateaux à Site Bravo et faire un rapport sur c’qu’on a trouvé.
Celui qui venait de parler était un petit homme chauve, maigre comme un clou. Il se chauffait les mains aux flammes et tournait le dos à Gordon. Un dos en travers duquel était suspendu gueule en bas un fusil d’assaut équipé d’un lance-flammes.
Le mastar qu’il avait appelé « Grand Chef » arborait, de l’oreille au menton, une cicatrice que dissimulait imparfaitement sa barbe noire semée de poils blancs. Il sourit, dévoilant un certain nombre de trous dans sa denture.
— Tu n’vas quand même pas m’dire qu’t’as avalé toutes les conneries qu’cette gonzesse a racontées sur un superordinateur qui s’rait capable de causer comme toi et moi ? Quel jobard tu fais ! Elle a dit ça pour essayer d’gagner du temps !
— Ah bon ! Et ça, comment tu l’expliques ?
Le nabot montra les chariots. Dans les glaces, Gordon distinguait l’arrière du plus proche. Il était chargé de toutes sortes de choses récupérées sur le campus de l’université, mais dont l’essentiel semblait être du matériel électronique.
Non pas des outils agricoles, des vêtements ou des bijoux… mais du matériel électronique.
C’était la première fois que Gordon voyait un chariot de glaneurs rempli d’objets de récupération de ce genre. Les implications d’une telle découverte lui donnèrent l’impression d’avoir le cœur qui battait directement dans les oreilles. Excité comme il l’était, il faillit ne pas s’accroupir à temps lorsque le petit survivaliste se retourna pour prendre un objet sur la table voisine.
— Et ça ? C’est p’t-êt’ aussi des bobards pour gagner du temps ? demanda-t-il.
Dans sa main, il tenait un jouet… un petit jeu vidéo comparable à celui que Gordon avait vu à Cottage Grove.
Des lumières clignotèrent et la petite boîte émit une joyeuse mélodie suraiguë. Le chef resta un long moment les yeux fixés sur l’objet puis haussa les épaules.
— Ça veut rien dire.
L’un des trois autres intervint.
— Moi, j’suis d’accord avec P’tit Jim…
— Son nom, c’est Bleu Cinq, gronda l’armoire à glace. Pas question d’relâcher la discipline.
— O.K. ! O.K. ! fit l’autre, sans se laisser troubler par la remontrance. J’disais donc que j’étais d’accord avec Bleu Cinq. Moi aussi, j’pense qu’il faut qu’on aille rend’ compte de tout ça au colonel Bezoar et au général. Ça peut totalement modifier leurs plans d’invasion. Suppose qu’au nord d’ici les fermiers disposent vraiment d’une technologie supérieure et qu’on s’précipite tête baissée dans un merdier genre lasers lourds… en admettant même qu’y n’se soient pas démerdés pour remettre en état des avions ou des navires de guerre !
— Raison de plus pour continuer cette mission d’reconnaissance, grogna le chef. Tiens… rien que pour tirer au clair cette histoire de Cyclope.
— Peut-être, mais tu vois déjà l’mal qu’on a eu à faire dire à c’te femme le peu qu’on a appris ! Et, si on décide d’aller plus loin, j’crois pas qu’on puisse la laisser derrière nous. Par contre, si on s’en r’tourne, on pourra la mettre sur l’un des bateaux et…
— Ça suffit avec cette gonzesse ! Nous lui réglerons son compte ce soir même. Et au gamin aussi. Tu es resté trop longtemps dans les montagnes, Bleu Quatre. Ces vallées grouillent littéralement de jolies p’tites poules comme elle. Nous ne pouvons pas risquer qu’celle-ci ameute tout le monde, et ce qu’il y a d’sûr, c’est qu’on peut pas l’emmener avec nous en reconnaissance !
La discussion n’avait rien de surprenant pour Gordon. Sur toute l’étendue du pays, partout où ils avaient trouvé le moyen de s’établir en force, ces dingues de l’après-guerre avaient pris l’habitude d’effectuer leurs raids tout autant pour trouver des femmes que de la nourriture ou des esclaves. À la suite des massacres perpétrés dans les premières années, la plupart des enclaves holnistes s’étaient retrouvées avec une proportion d’hommes et de femmes totalement déséquilibrée.
Les femmes constituaient à présent un bien mobilier fort prisé dans les sociétés hyper-survivalistes phallocrates et dissolues.
Pas étonnant que, parmi les « razzieurs », quelques-uns eussent souhaité ramener la femme avec eux. Gordon était d’avis qu’une fois ses blessures guéries et le voile de terreur disparu de ses yeux, elle se révélerait très jolie.
Dans ses bras, l’enfant braquait sur les hommes un regard haineux.
Gordon présumait que les bandes de la Rogue River avaient dû finir par s’organiser, peut-être sous la houlette de quelque chef charismatique. Ainsi, ils avaient le projet de tenter une invasion par voie maritime, contournant les places fortes de Roseburg et de Camas Valley où les fermiers s’étaient toujours débrouillés pour faire obstacle à leur désir de conquête.
C’était un plan audacieux, et il risquait fort de signifier l’extinction de cette clignotante lueur de civilisation qui, sous quelque forme que ce fût, subsistait encore dans la vallée de la Willamette.
Jusqu’alors, Gordon n’avait cessé de se répéter qu’il pouvait rester en dehors des affrontements. Mais ces dix-sept dernières années ne s’étaient pas écoulées sans que tout un chacun – ou presque – eût fini par prendre position dans l’un ou l’autre camp de ce conflit très particulier. Même des villages à couteaux tirés laissaient tomber leurs querelles ancestrales, pour s’unir et repousser les bandes agressives de ce genre. La seule vue des tenues de camouflage et des boucles d’oreilles provoquait chez presque tous une réaction de dégoût comparable à celle qu’inspiraient les vautours. Gordon ne pouvait quitter cet endroit sans tenter de trouver un moyen de nuire à ces hommes.
Profitant d’une accalmie de la pluie, deux d’entre eux sortirent et commencèrent de déshabiller les cadavres, de les mutiler pour prélever sur eux de sinistres trophées. Lorsque le crachin reprit, ils se rabattirent sur les chariots et y cherchèrent quelque chose qui eût quelque valeur à leurs yeux. À en juger par leurs jurons, la fouille ne devait pas être couronnée de succès. Gordon les entendit broyer sous leurs lourdes bottes de fragiles composants électroniques parfaitement irremplaçables.
Celui qui gardait les prisonniers était le seul encore visible depuis le poste d’observation de Gordon. Il lui tournait le dos et se tenait les épaules contre le mur de miroirs ; il nettoyait son arme et ne semblait pas prêter grande attention à ce qui se passait autour de lui.
Tenaillé par le regret d’être aussi sentimentalement stupide, Gordon se sentit poussé à prendre un risque. Il décolla plus franchement le torse du plancher et leva la main. Attirée par le mouvement, la femme regarda en l’air. La surprise lui fit écarquiller les yeux.