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Mais il ne put faire que sa bouche articulât les mots, proférât ce mensonge qu’il avait pourtant si souvent servi à ceux qu’il avait croisés, et qui l’avait entraîné si loin depuis de si nombreux mois. Non, pas cette fois !

— Je suis un voyageur, mademoiselle, dit-il en secouant tristement la tête. Un simple… un simple citoyen qui essaie de venir en aide à autrui quand il le peut.

Elle hocha la tête, à peine déçue semblait-il, comme si c’était déjà un petit miracle.

— Nord… hoqueta-t-elle. Emmenez… garçon. Prévenez… prévenez Cyclope.

Dans ce mot, si fondu fût-il avec le dernier soupir de la mourante, Gordon avait perçu respect, loyauté, foi tranquille en une rédemption finale… et pourtant, c’était le nom d’une machine.

Cyclope, se répétait-il mentalement, comme dans un enregistrement en boucle, tandis qu’avec délicatesse, il reposait le cadavre à terre. Il avait désormais un nouveau motif de remonter la légende jusqu’à sa source.

Le temps lui manquait pour enterrer la jeune femme. L’arme du bandit n’avait pas fait grand bruit mais son revolver oui. Les autres avaient dû entendre la cascade de détonations. Gordon ne disposait sans doute que de quelques instants pour prendre l’enfant et vider les lieux.

Mais, à trois mètres de lui, il y avait des chevaux à voler. Et, plus loin vers le nord, quelque chose qui avait donné à une jeune femme le courage de mourir.

Si seulement c’était vrai, se dit-il en ramassant le fusil de son adversaire et le paquet de munitions.

Il n’hésiterait pas une seule seconde à laisser tomber sa mascarade postale s’il rencontrait quelqu’un, quelque part, qui prenait les choses sous sa responsabilité… qui tentait sincèrement d’agir contre l’âge sombre. Oui, il prêterait serment d’allégeance et offrirait son aide, si maigre dût-elle être.

Même à un ordinateur géant.

Des cris lointains retentirent… ils se rapprochaient rapidement.

Il se tourna vers l’enfant qui, toujours blotti dans un coin de la pièce, le fixait de ses yeux ronds.

— Allez, viens, lui dit-il en lui tendant la main. Ce n’est pas le moment de nous attarder.

4

Harrisburg

Maintenant fermement l’enfant devant lui sur la selle, Gordon s’éloignait de la scène d’horreur aussi vite que voulait bien y consentir sa monture volée. Un bref coup d’œil en arrière lui apprit que les hommes se lançaient, à pied, à sa poursuite. L’un d’eux mit un genou en terre pour mieux le viser.

Gordon coucha sous lui le garçon au ras de l’encolure, puis scia du bridon et piqua des deux. L’animal s’ébroua et tourna au coin d’un libre-service depuis longtemps dévalisé à l’instant même où une salve de balles déchiquetait la façade qu’ils venaient de longer. Des éclats de granit traversèrent en sifflant la Sixième Avenue.

Gordon se félicita d’avoir pris le temps de disperser les autres chevaux avant d’enfourcher celui-ci quand il entrevit soudain un dernier holniste arrivant au galop sur son propre cheval !

Un court instant, il fut saisi d’une panique maisonnée. S’ils étaient rentrés dans le gymnase, ils avaient dû aussi s’emparer des sacs de courrier ou en avoir dévasté le contenu.

Il essaya de ne pas y penser et lança sa monture dans une vue latérale. Au diable ces lettres qui de toute manière, ne constituaient qu’un accessoire de mise en scène ! Ce qui importait pour l’heure, c’était de ne pas se laisser rattraper par les trois survivalistes. Les chances étaient égales.

Ou presque.

Il fit claquer les rênes et enfonça les talons dans les flancs de l’animal, l’incitant à galoper toujours plus vite le long d’une artère déserte et silencieuse du centre-ville.

Le rythme syncopé d’autres sabots le poursuivait… trop net, trop près. Sans prendre la peine de jeter un coup d’œil en arrière, il s’engouffra dans un passage. Le cheval bondit par-dessus un monceau de verre brisé puis retrouva sa vitesse en traversant la rue suivante ; sur sa lancée, il prit en steeple-chase un second passage tout aussi encombré de gravats.

Au sortir de celui-ci, Gordon orienta l’animal sur une tache de verdure au bout de la rue et, au galop, il atteignit un square. Il y pénétra et fit halte derrière d’épaisses broussailles qui s’étaient développées au pied d’un grand chêne.

Une sorte de rugissement emplissait l’air. Gordon s’aperçut qu’il provenait de sa propre respiration et des battements effrénés de son cœur.

— Ça… ça va ? fit-il d’une voix saccadée en baissant les yeux vers le gamin.

L’enfant avala sa salive et fit oui de la tête, s’interdisant de parler pour ménager son souffle. Il avait assisté aujourd’hui à trop d’événements violents ; sa terreur était encore visible mais il en tirait la force de faire taire ses émotions, se contentant de fixer sur Gordon le regard intense de ses yeux presque noirs.

Ce dernier se redressa sur sa selle et inspecta le coin à travers le résultat de dix-sept ans d’une croissance débridée de la végétation.

Pour le moment, du moins, ils semblaient avoir semé leur poursuivant.

Bien sûr, le type à cheval pouvait se trouver dans un rayon d’une cinquantaine de mètres, l’oreille pareillement aux aguets.

Gordon sentait d’incoercibles tremblements dans ses doigts mais il s’obligea à sortir son revolver et à le recharger tout en s’efforçant de réfléchir.

Les autres holnistes ne tarderaient pas à se regrouper à nouveau. Prendre le risque de faire du bruit maintenant était probablement plus judicieux que de laisser à ces maîtres chasseurs de la Rogue River le temps de se rassembler pour organiser une battue en règle.

Il caressa l’encolure du cheval ; il allait lui accorder encore un moment pour reprendre haleine.

— Comment tu t’appelles ? demanda-t-il au garçon.

— Mark, dit celui-ci en clignant des yeux sous l’effort.

— Moi, c’est Gordon. Celle qui nous a sauvé la vie tout à l’heure, c’était ta sœur ?

Mark fit non de la tête. Un gosse de l’âge noir qui savait réserver ses larmes pour plus tard.

— Non m’sieur… c’était ma maman.

Gordon grogna de surprise. À l’heure actuelle, il n’était pas fréquent de voir des femmes garder l’air si jeune après avoir eu des enfants. La mère de Mark avait dû bénéficier de conditions d’existence peu communes. Un indice supplémentaire sur les mystérieux événements qui se produisaient dans le nord de l’Oregon.

Le crépuscule venait très vite. N’entendant toujours rien, Gordon poussa sa monture, ne la guidant que des genoux et lui laissant le choix de marcher sur terrain meuble, lorsque c’était possible. Son regard balayait systématiquement les trottoirs qu’ils longeaient et il s’arrêtait souvent pour tendre l’oreille dans le silence.

Quelques minutes plus tard, un cri retentit. Le garçon se raidit, mais plusieurs pâtés de maisons les séparaient de l’endroit d’où avait jailli l’inquiétante clameur. Gordon prit néanmoins la direction opposée, se souvenant que les ponts sur la Willamette étaient presque tous à la sortie nord de la ville.

La nuit tombait lorsqu’ils aperçurent enfin le pont de la route 105. Les nuages roulaient à perte de vue leur masse sombre au-dessus des ruines, masquant la faible lueur des premières étoiles. Gordon fixa l’entrée du pont, tentant d’en percer les zones d’ombre. Il avait entendu dire, au sud, qu’il était encore debout sur toute sa longueur… et l’on n’y décelait aucun signe d’embuscade.

Pourtant, n’importe quoi et n’importe qui pouvaient se dissimuler dans la forêt de ses poutrelles noires, y compris un tireur d’élite.