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Gordon secoua la tête. Il n’avait survécu si longtemps qu’en s’abstenant de prendre des risques stupides. Surtout lorsqu’il existait une alternative. Certes, il s’était fixé comme itinéraire le vieil axe nord-sud de la nationale qui l’aurait mené directement à Corvallis et au mystérieux domaine de Cyclope, mais il avait aussi la possibilité d’y parvenir par d’autres voies. Il fit faire demi-tour à son cheval et, cap à l’ouest, s’éloigna des hauts pylônes suspects.

Une chevauchée tortueuse et chaotique s’engagea dans le labyrinthe des banlieues vides. À plusieurs reprises, il se crut perdu ; il était obligé de se diriger à l’estime. Enfin, le fracas de la Willamette torrentueuse le guida jusqu’à l’ancienne 99.

Le pont était plat et sans relief, et donc peu susceptible d’être choisi pour un guet-apens. Par ailleurs, ils avaient fait tant de tours et de détours que Gordon eût été bien en peine d’en dénicher un autre. Pratiquement couché sur l’enfant, il le franchit au galop ; il ne modéra son allure que lorsqu’il eut la certitude qu’un éventuel poursuivant ne pouvait plus les rejoindre.

Il mit enfin pied à terre et mena un moment le cheval à la longe pour permettre à la bête épuisée de souffler.

Lorsqu’il remonta en selle, le jeune Mark était endormi. Il déplia son poncho de manière à protéger l’enfant contre la fraîcheur de la nuit, puis il progressa au petit trot vers le nord, l’œil aux aguets.

Une heure avant l’aube, ils atteignirent le village fortifié de Harrisburg. Ce que Gordon avait entendu dire sur la prospérité des contrées septentrionales était bien en dessous de la vérité. L’agglomération vivait en paix depuis très longtemps, depuis beaucoup trop longtemps. Le maquis avait envahi la zone de coupe-feu jusqu’au pied de l’enceinte et il n’y avait pas la moindre sentinelle postée sur les tours de guet. Gordon dut s’égosiller cinq bonnes minutes avant que quelqu’un ne vînt lui ouvrir les portes… sans d’ailleurs s’inquiéter au préalable de son identité.

— Je désire avoir un entretien avec les responsables de la communauté, leur dit-il. (Il avait trouvé refuge sous l’auvent de l’épicerie-bazar car la pluie avait repris.) Un danger vous menace, pire que tout ce que vous avez pu connaître depuis des années.

Il décrivit ce qu’il avait vu et appris à Eugene : les glaneurs massacrés, le commando de brutes dépêché en reconnaissance dans le nord de la Willamette en prévision d’une vaste opération de pillage. Il souligna la nécessité d’une action rapide. Il était essentiel d’éliminer ces holnistes avant de leur laisser le temps de retourner à leur base, rendre compte du résultat de leur mission.

Il observa, consterné, l’effet produit par son discours sur les citoyens de Harrisburg : avec leurs paupières encore gonflées de sommeil, ils firent preuve d’une certaine lenteur à comprendre et ne parurent pas croire un seul mot de ce qu’il avait dit ; en revanche, ils manifestèrent une nette répugnance à l’idée d’aller se balader dehors par un temps pareil. Ils lancèrent à Gordon des regards méfiants et secouèrent la tête d’un air maussade lorsqu’il insista sur l’urgence de lever un détachement.

Le jeune Mark, exténué, s’était effondré dans un coin. Il était difficile de le citer comme témoin du récit de Gordon.

Les autochtones préférèrent penser que celui-ci exagérait. La question fut réglée après que certains eurent affirmé qu’il avait dû tomber sur des brigands locaux dont on signalait la présence sporadique au sud d’Eugene, là où l’influence de Cyclope n’était pas encore très grande. Après tout, voilà des années que personne n’avait vu traîner le moindre holniste dans la région. On supposait qu’ils s’étaient entre-tués jusqu’au dernier depuis belle lurette.

On gratifia donc Gordon de rassurantes tapes dans le dos puis les gens commencèrent à se disperser pour rentrer chez eux. L’épicier lui proposa de le laisser dormir dans sa resserre.

C’est à n’y pas croire ! Ces imbéciles ne se rendent-ils donc pas compte qu’il y va de leur vie ? Si les éclaireurs holnistes repartent d’ici, c’est une armée entière de ces barbares qui ne va pas tarder à déferler !

— Écoutez…

Il fit une nouvelle tentative mais leur morose obstination paysanne était imperméable à toute logique. Le cercle qu’ils faisaient autour de lui se clairsema.

Désespéré, épuisé et furieux, Gordon rejeta son poncho en arrière, révélant l’uniforme d’inspecteur des postes qu’il portait en dessous.

— Vous ne m’avez pas l’air d’avoir bien compris, hurla-t-il, laissant libre cours à sa rage. Ce n’est pas pour vous que je demande ça. Je n’ai rien à foutre de votre petit village de merde ! Ce qui m’enrage, c’est que ces crapules sont en possession de deux sacs de courrier qu’ils ont volés aux citoyens des États-Unis d’Amérique ; je veux les récupérer ; c’est pourquoi je vous somme, en vertu des pouvoirs que me confère mon statut de fonctionnaire fédéral, de rassembler une équipe d’hommes armés pour m’assister dans ma tâche.

Gordon avait eu l’occasion de peaufiner son personnage durant ces derniers mois, mais jamais il n’avait eu l’audace de le camper avec une telle arrogance. Cette fois, il s’était laissé porter par son rôle. Lorsqu’un des villageois sortit de son ébahissement pour commencer à bégayer quelques mots, il lui coupa la parole et, d’une voix que l’indignation faisait trembler, il leur dépeignit le courroux qui s’abattrait sur eux lorsque la nation restaurée apprendrait le scandale : une minuscule et stupide bourgade se terrant lâchement derrière ses murs, permettant la progression des ennemis jurés du pays !

Ses yeux devinrent de simples fentes lorsqu’il conclut, menaçant :

— Ramassis de bouseux ignares, je vous donne dix minutes pour former votre milice et vous arranger pour qu’elle soit prête à prendre le départ. Autrement, je vous préviens que les conséquences de votre défection seront de loin plus désagréables pour vous qu’une marche forcée sous la pluie !

Pas un ne bougea mais leurs yeux écarquillés fixèrent l’uniforme et l’insigne qui brillait sur la casquette. Ils pouvaient s’efforcer de ne pas voir l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête, mais ils ne pouvaient ignorer l’histoire abracadabrante que leur servait Gordon, et qu’il leur fallait avaler entière ou pas du tout.

Un long moment, le groupe resta figé dans une immobilité surnaturelle… et Gordon fit peser sur eux son regard jusqu’à ce que l’enchantement se rompît.

Tout d’un coup, les hommes s’interpellèrent en criant et coururent quérir leurs armes. Les femmes s’activèrent pour leur préparer leurs affaires et harnacher les chevaux. Gordon se retrouva presque seul devant l’épicerie, à égrener des chapelets de jurons silencieux tandis que, dans son dos, son poncho claquait comme une cape au gré des rafales.

Seigneur, qu’est-ce qui m’a pris ? finit-il par se demander.

Son personnage commençait à le gagner ; il y avait réellement cru pendant ces instants de tension où il s’était vu confronté à une ville entière ! Il s’était senti soudain gonflé d’une énergie qui n’était pas la sienne, mais celle que puisait dans une juste et puissante colère le serviteur de la Nation entravé dans l’exercice de sa haute fonction par la couardise et l’inertie des médiocres…

Il en était encore tout secoué, vidé, vaguement inquiet pour son équilibre mental.

Une chose était claire. Il avait espéré pouvoir renoncer à sa mascarade en abordant le nord de l’Oregon, mais il comprenait à présent que c’était impossible. Désormais, le masque du facteur lui collait à la peau… pour le meilleur et pour le pire.