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En un quart d’heure, tout fut prêt. Gordon confia l’enfant aux bons soins d’une famille et, sous une pluie fine et pénétrante, prit le départ avec son contingent de fermiers.

De jour, et avec des montures fraîches, le trajet se révéla plus rapide qu’à l’aller. Gordon dépêcha des éclaireurs et des flancs-gardes pour parer aux risques d’embuscade ; dans le même but, le reste de la troupe progressa en trois escouades distinctes. Lorsqu’ils arrivèrent enfin sur le campus de l’université, la milice mit pied à terre et forma un cordon qui convergea vers le foyer des étudiants..

Quoique son groupe fût, pour le moins, huit fois supérieur en nombre à ce qui restait du commando survivaliste, Gordon songeait que les chances n’étaient en réalité qu’à peine équilibrées. Tressaillant au moindre bruit tandis que les fermiers maladroits se rapprochaient du lieu du massacre, il ne cessait de jeter des regards inquiets sur les fenêtres et sur les toits.

J’ai entendu dire que, dans le Sud, c’est à leur courage et à leur détermination que les habitants doivent d’avoir arrêté l’avance holniste. Là-bas, ils ont, paraît-il, un chef légendaire qui, trois fois sur quatre, flanque aux survivalistes une raclée mémorable. Ce doit être pour cette raison que ces salopards ont décidé cette fois de prendre plus haut, par la côte. Ici, il ne leur arrivera pas la même chose.

Si cette invasion devait être déclenchée, ces fermiers n’auraient pas la moindre chance.

Lorsque enfin Gordon et son corps expéditionnaire investirent le centre Theodore Sturgeon, ceux qu’ils y cherchaient n’y étaient plus depuis plusieurs heures. Dans l’âtre, les cendres avaient eu le temps de refroidir et, dehors, dans la boue, les traces partaient vers l’ouest, en direction des cols de la chaîne côtière et de l’océan.

On retrouva les victimes du massacre dans l’ancienne cafétéria. Les oreilles, ainsi que d’autres parties du corps, avaient été prélevées en guise de trophées. Les villageois contemplèrent fixement le sinistre spectacle : les pistolets et fusils-mitrailleurs avaient provoqué une véritable boucherie oui raviva dans leur mémoire le terrible souvenir de la première époque.

Gordon dut leur rappeler qu’ils avaient à régler les détails d’un enterrement.

Ce fut une matinée pénible. Il n’y avait aucun moyen de trouver à quelle engeance avaient appartenu ces bandits. À moins de se lancer à leur poursuite. Et il n’était pas même question d’essayer, avec cette troupe de fermiers si peu disposés à faire quoi que ce fût ; leur seul désir était de rentrer chez eux et de se cacher derrière les hautes et sécurisantes palissades de leur village. Résigné, Gordon insista néanmoins pour qu’ils fissent un dernier arrêt avant de repartir.

Dans l’humidité et le froid du gymnase en ruine de l’université, il retrouva ses deux sacs de courrier – l’un intact, où il l’avait caché, l’autre rageusement tailladé, avec son contenu de lettres éparpillé sur le sol et piétiné.

Gordon entama un superbe numéro de colère écumante à l’intention de son public harrisburgeois qui se précipita servilement pour l’aider à ramasser les lettres et à les remettre dans le sac. Il déclama, avec des variantes, la grande tirade de l’inspecteur des postes indigné, appelant la vengeance divine sur ceux qui osaient faire obstacle au sacro-saint acheminement du courrier.

Mais cette fois, c’était vraiment du théâtre. En son for intérieur, Gordon n’avait de pensée que pour la faim qui le tenaillait et pour l’extrême lassitude qu’il éprouvait dans ses membres.

La laborieuse chevauchée du retour, dans un brouillard glacial et épais, fut un véritable supplice… dont l’arrivée à Harrisburg ne sonna pas la fin. Là, Gordon dut en passer par l’habituelle série d’épreuves… distribuer les quelques lettres qu’on lui avait confiées pour cette destination, au sud d’Eugene… prêter une oreille patiente à la joie pleurnicharde des deux ou trois veinards qui recevaient des nouvelles d’un parent ou d’un ami qu’ils avaient cru mort depuis longtemps… nommer un receveur des postes… se taper une fois de plus les festivités débiles données en son honneur.

Le lendemain, il se réveilla tout courbaturé et peut-être même un peu fiévreux. Il avait fait des cauchemars pénibles qui s’étaient tous achevés sur un regard interrogateur et plein d’espoir dans les yeux d’une mourante.

Rien de ce que les villageois pouvaient dire n’aurait pu le faire rester une heure de plus. Il choisit un cheval, le sella, équilibra les sacs de courrier, vérifia qu’ils étaient solidement attachés, puis partit vers le nord immédiatement après son petit déjeuner.

Il était temps d’aller rendre visite à Cyclope.

5

Corvallis

18 mai 2011

Itinéraire de transmission : Shedd, Harrisburg, Creswell, Cottage Grove, Culp Creek, Oakridge, Pine View.

Chère madame Thompson,

Vos trois premières lettres m’ont finalement rattrapé à Shedd, juste au sud de Corvallis. Je ne saurais vous exprimer quelle a été ma joie de les recevoir, et d’apprendre la bonne nouvelle par celle que m’ont adressée Abby et Michael… Je suis très heureux pour eux deux ; j’espère que ce sera une fille.

J’ai pris bonne note de l’extension que vous avez apportée à votre secteur postal en prolongeant lacheminement du courrier jusqu’à Gilchrist, New Bend et Redmond. Je vous adresse ci-joint des attestations provisoires au nom des personnes que vous me recommandez pour remplir, dans ces localités, les fonctions de receveur des postes dans lesquelles elles seront confirmées à une date ultérieure. Votre initiative mérite des applaudissements.

Le changement de régime à Oakridge est le bienvenu. J’espère que leur révolution ne sera pas un feu de paille.

Le silence régnait dans la chambre d’hôte lambrissée, à peine troublé par le léger crissement du stylo-plume qui courait sur un papier à lettres que le temps avait laissé presque intact. Par la fenêtre ouverte, Gordon apercevait la lune pâle sur un fond de nuages ; il entendait aussi, dans la distance, la musique et les rires de la fête qu’il avait quittée quelques instants plus tôt, prétextant sa fatigue.

Gordon s’était habitué à ces exubérantes festivités des premiers jours, au cours desquelles les gens s’en donnaient à cœur joie en l’honneur du « représentant du gouvernement » dont ils recevaient la visite. La grosse différence entre ici et ailleurs venait de ce que Gordon n’avait jamais vu autant de gens rassemblés en un même lieu depuis les émeutes autour des supermarchés, dans un passé désormais très lointain.

La musique qui lui parvenait avait un arrière-goût de folklore. Avec l’Effondrement, on était partout retourné aux joies simples des ripailles et de la square-dance avec accompagnement de banjo et de violon. Par bien des aspects, ces fêtes donnaient à Gordon une impression de déjà vu.

Mais il n’en existe pas moins de profondes différences.

Gordon fit rouler le stylo entre ses doigts et sa main se porta, caressante, sur les lettres qu’il avait reçues de ses amis de Pine View. L’arrivée de ces missives inopinées s’était révélée d’un grand secours pour lui permettre d’établir la preuve de sa bonne foi. Le courrier de la Haute-Willamette – un garçon que Gordon lui-même avait nommé quinze jours auparavant – s’était présenté devant les portes de la ville sur sa monture exténuée et avait refusé de se rafraîchir avant d’avoir fait son rapport à « l’inspecteur ».