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La conscience professionnelle du jeune homme avait balaye les derniers doutes des autochtones.

Le conte de fées de Gordon poursuivait sa brillante carrière.

Pour le moment, du moins.

Gordon reprit son stylo.

À l’heure où j’écris ces mots, vous devez avoir reçu la lettre par laquelle je vous préviens de ce projet d’invasion que les survivalistes de la Rogue River risquent fort de mettre à exécution. Je sais que vous prendrez toutes les mesures nécessaires pour assurer la défense de Pine View mais je dois vous dire qu’ici, dans l’étrange royaume de Cyclope, j’ai beaucoup de mal à trouver quelqu’un qui prenne la menace au sérieux. Selon les normes en vigueur de nos jours, la paix règne ici depuis très longtemps. On se montre d’une extrême gentillesse à mon égard mais tout le monde semble penser que mes craintes sont exagérées.

Demain, je dois enfin avoir un entretien avec Cyclope. Peut-être réussir ai-je à le convaincre de la réalité du danger.

Il serait affligeant de voir cette étrange petite société régie par une machine tomber aux mains des barbares. C’est la plus belle réussite qu’il m’ait été donné d’admirer depuis que j’ai quitté les régions civilisées de l’Est.

Gordon rectifia mentalement sa dernière remarque. La Basse-Willamette était l’endroit le plus civilisé qu’il eût rencontré en quinze ans. C’était un miracle de paix et de prospérité, et il était dû à un ordinateur intelligent et à ses dévoués serviteurs humains.

Il cessa d’écrire et leva les yeux sur la lampe dont le clignotement venait d’attirer son attention. Sous l’abat-jour de chintz, l’ampoule de quarante watts connut une dernière hésitation avant de retrouver tout son éclat. Deux immeubles plus loin, les éoliennes qui produisaient la lumière avaient enregistré le changement de sens du vent, et les générateurs avaient repris leur cadence normale. Cette lumière était douce mais Gordon n’en avait pas moins les larmes aux yeux chaque fois qu’il en fixait la source, ne fût-ce qu’un instant.

Il ne parvenait toujours pas à surmonter cette réaction de défense de son organisme déshabitué. À son arrivée à Corvallis, il n’avait pu s’empêcher de fixer, hébété, la première ampoule électrique allumée qu’il voyait depuis plus d’une décennie. Mal lui en avait pris car, aussitôt, il s’était vu forcé de prétexter un besoin pressant – alors même que les notables de la ville se rassemblaient dans la pièce pour lui souhaiter la bienvenue – afin de se réfugier dans les toilettes, le temps de reprendre ses esprits. Qu’eût-on pensé d’un représentant du « gouvernement de Saint Paul » qui fondait en larmes à la seule vue de trois ou quatre ampoules à la clarté tremblotante ?

Corvallis et ses environs sont divisés en cantons autonomes. Chacun pourvoit à l’entretien de deux ou trois cents administrés. Toutes les terres sont mises en culture ou affectées à l’élevage, et ce avec des techniques modernes incluant le recours à des hybrides dont les autochtones élaborent eux-mêmes les semences.

Bien sûr, les labours se font grâce à la traction animale, mais les forgerons locaux ont considérablement amélioré l’efficacité des charrues par l’emploi d’un acier de qualité supérieure. Ils ont même amorcé le montage manuel de turbines anémo et hydro-électriques… à partir de plans, bien sûr, dessinés par Cyclope.

Les artisans de la région m’ont par ailleurs exprimé leur désir d’étendre leur clientèle aux populations du Sud et de l’Est. Je joins donc à la présente une liste des articles qu’ils souhaitent commercialiser sur le mode du troc. Vous serait-il possible d’en faire des copies et de les transmettre sur la ligne postale ?

Gordon n’avait jamais vu autant de gens heureux et bien nourris depuis la guerre ; de même il n’avait jamais entendu rire si facilement et si souvent. Il y avait un journal, une bibliothèque de prêt et tous les enfants de la vallée faisaient au moins quatre années d’école. Ici, il avait enfin trouvé ce qu’il n’avait cessé de chercher depuis que, dix ans plus tôt, l’unité de la milice à laquelle il appartenait avait éclaté dans le désespoir et la confusion : une communauté de braves gens engagés dans un vigoureux effort de reconstruction.

Gordon aurait aimé pouvoir en faire partie.

Il tombait sous le sens qu’il aurait aimé en faire partie.

Mais, comble d’ironie, alors que l’ancien Gordon Krantz eût été sans problème accepté par ces gens – comme l’un des leurs, et non pas en tant que comédien échangeant repas et couchage contre quelques numéros d’épate à la limite de l’escroquerie – le nouveau portait la marque indélébile de son uniforme et de la manière dont il s’était comporté à Harrisburg. Et il lui était impossible de leur révéler la vérité ; en aucun cas, il n’aurait obtenu leur pardon.

Il lui fallait donc rester, à leurs yeux, un demi-dieu ou n’être rien du tout. Si homme avait jamais été prisonnier de son propre mensonge…

Gordon secoua la tête, résigné. Il lui faudrait faire avec les cartes qu’on lui avait distribuées. Après tout, ces gens avaient peut-être besoin d’un facteur.

Jusqu’à ce jour, je n’ai pas été en mesure d’apprendre grand-chose sur Cyclope. On m’a toutefois précisé que le super-ordinateur ne gouvernait pas directement le pays mais recommandait avec insistance à toutes les communes – villes ou villages – qui avaient recours à ses services de vivre en paix l’une avec l’autre, et dans le respect de la démocratie. En fait, il fait fonction de juge-arbitre pour l’ensemble de la Basse-Willamette, jusqu’à la Columbia.

Le Conseil me dit que Cyclope manifeste un vif intérêt pour la création d’une ligne postale officielle et qu’il se propose de nous aider en mettant ses banques de données à notre disposition. Il semble particulièrement désireux de coopérer avec les États-Unis Restaurés.

Tout le monde a été très content d’apprendre que le contact n’allait pas tarder à être rétabli avec le restant du pays…

Ayant reposé son stylo, Gordon resta un long moment les yeux fixés sur les dernières lignes qu’il venait d’écrire et se rendit compte que, ce soir, il lui était tout bonnement impossible de continuer à mentir. Ça ne l’amusait plus du tout, sachant que Mme Thompson ne s’y laisserait pas prendre.

Et ça le rendait triste.

Ma foi, c’est tout aussi bien, se dit-il. C’est une dure journée qui m’attend demain.

Il vissa le capuchon de son stylo et se prépara à se mettre au lit.

Il se lavait la figure quand il se prit à penser à sa dernière rencontre avec l’un de ces super-ordinateurs. Elle avait eu lieu quelques mois avant la guerre. Il était alors étudiant et âgé de dix-huit ans. Il n’était question partout que de cette nouvelle race de machines « intelligentes » qui apparaissait alors dans les centres de recherche les plus avancés de la planète.

La passion était dans l’air du temps. Les médias proclamaient qu’une telle percée technologique signait pour l’humanité la fin de sa longue solitude. Au lieu de venir du fond de l’espace, les « autres intelligences » avec lesquelles l’homme partagerait son univers seraient ses propres créations.

Les néo-hippies et les universitaires qui publiaient le New Renaissance Magazine avaient organisé une fête gigantesque pour le jour où l’université du Minnesota devait présenter au public l’un des plus récents de ces super-ordinateurs. Un lâcher de ballons avait eu lieu ; des acrobates aérostiers pédalaient dans le ciel, l’air était tout vibrant de musique et les gens pique-niquaient sur les pelouses.