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Quotidiennement, on réceptionnait dans ces lieux une nouvelle cargaison d’appareils de toutes sortes, complétée par une dîme alimentaire et vestimentaire à l’usage des assistants humains de Cyclope. Toutefois, les témoignages recueillis par Gordon lui donnaient à penser que ces récupérations ne coûtaient guère aux habitants de la vallée. Après tout, qu’eussent-ils bien pu faire de ce qui, le plus souvent, n’était plus qu’une simple boîte renfermant un tas de circuits morts ?

Pas étonnant qu’il n’y eût personne pour se plaindre de la « tyrannie de la machine » ! Les honoraires du super-ordinateur se voyaient rassemblés sans trop de peine et, en échange, la vallée avait son Salomon… et peut-être même son Moïse qui leur ferait traverser le désert. Évoquant à nouveau la voix douce et sagace qu’il avait entendue il y avait si longtemps, Gordon reconnut que le marché était des plus honnêtes.

— Cyclope a programmé dans ses moindres détails cette étape de transition, poursuivait Aage. Vous avez déjà visité notre petite chaîne de montage de turbines anémo et hydro-électriques. En dehors de ça, nous aidons les forgerons du coin à améliorer la qualité de leurs produits et les agriculteurs à planifier leurs récoltes. Et, en distribuant des jeux vidéo de poche aux enfants de la vallée, nous espérons les rendre réceptifs à des appareils plus intéressants – tels les ordinateurs – lorsque le temps sera venu.

Ils passèrent devant un établi où des hommes et des femmes aux cheveux blancs étaient penchés sur la lumière clignotante des écrans brillants. Saisi d’un vague vertige à l’idée du langage informatique, Gordon avait l’impression d’être tombé par accident dans un antre où des gnomes industrieux s’activaient à raccommoder avec bienveillance et compétence les rêves brisés d’un autre monde.

La plupart d’entre eux étaient assez avancés dans l’âge mûr ou l’avaient largement dépassé. Aux yeux de Gordon, c’était comme si tous se hâtaient d’en faire le maximum avant que la génération qui avait bénéficié d’un enseignement technologique ne disparût à jamais.

— Bien sûr… (Le jeune serviteur de Cyclope reprenait :)… maintenant que le contact est rétabli avec les États-Unis Restaurés, nous pouvons espérer des progrès plus rapides. Par exemple, je pourrais vous faire une longue liste de puces que nous n’avons pas les moyens de fabriquer et qui nous tireraient d’affaire. Il suffirait que Saint Paul puisse nous les expédier… oh, ça ne représenterait pas plus qu’un paquet d’une demi-livre, et le programme de Cyclope prendrait d’un seul coup quatre ans d’avance.

Gordon ne voulait surtout pas croiser le regard de son compagnon. Il se pencha sur un ordinateur démonté et fit semblant de s’absorber dans l’examen de ses complexes entrailles.

— Je n’y connais pas grand-chose, dit-il après quelques secondes, mais il me semble que, de toute manière, on a d’autres priorités dans l’Est que de distribuer des jeux vidéo.

Il avait dit ça pour n’avoir pas à mentir plus qu’il n’était nécessaire, mais le serviteur de Cyclope pâlit comme s’il venait de recevoir un coup au creux de l’estomac.

— Oh, suis-je bête ! Il vous a certainement fallu lutter contre les radiations, la famine, les épidémies, les holnistes… Je crois que nous avons été sacrément favorisés dans l’Oregon. Bien sûr, nous pourrons nous débrouiller seuls jusqu’à ce que le pays soit en mesure de nous venir en aide.

Gordon hocha la tête. Tous deux exprimaient des vérités littérales, mais il n’y en avait qu’un pour savoir à quel point les mots collaient tristement à la réalité.

Dans le silence inconfortable qui s’installa, Gordon sauta sur la première question qui lui vint à l’esprit.

— Ces jouets que vous distribuez avec leurs piles sont donc, pour vous, comme les instruments d’une sorte de prosélytisme ?

Aage éclata de rire.

— Ah oui ! C’est donc de cette façon que vous avez entendu parler de nous, n’est-ce pas ? Ça donne l’impression que nous sommes un peu primaires, je sais, mais ça marche. Venez, je vais vous présenter à la responsable du projet. Si quelqu’un peut être considéré comme un vivant exemple du retour au vingtième siècle, c’est bien Dena Spurgen. Vous comprendrez ce que je veux dire lorsque vous la verrez…

Il entraîna Gordon jusqu’à une porte qui s’ouvrait sur le côté de l’atelier, puis dans un couloir encombré d’objets hétéroclites entassés jusqu’à mi-hauteur le long des murs, et ils débouchèrent enfin dans une pièce qui, elle aussi, était animée par un murmure électrique au seuil de l’audible.

Partout, ce n’étaient qu’écheveaux de câbles et de fils bicolores répandus à terre ou montant à l’assaut des cloisons. Ils évoquaient irrésistiblement le lierre mais, dans leurs crampons de cuivre alimentés par les générateurs de Corvallis, une bonne cinquantaine de petits cubes ou cylindres – après toutes ces années, Gordon y reconnut tout de suite un échantillonnage relativement exhaustif de piles rechargeables – étaient précisément en train de puiser leur courant.

Au fond de ce qui n’était, somme toute, qu’un couloir un peu plus large que le précédent, trois personnes habillées normalement en écoutaient une autre aux longs cheveux blonds et vêtue, elle, de la livrée blanc et noir des serviteurs de Cyclope. Gordon fut surpris de constater qu’il s’agissait de quatre jeunes femmes.

Aage se pencha pour lui murmurer à l’oreille :

— Je dois quand même vous prévenir. Dena est, sans conteste, la plus jeune de tous les serviteurs de Cyclope, mais ça ne l’empêche pas d’être, en un certain sens, une authentique pièce de musée : jeune féministe à tout crin, modèle garanti d’origine.

Il eut un large sourire.

Tant de choses avaient disparu dans l’Effondrement. Il y avait des mots, jadis sur toutes les lèvres, qu’on n’avait plus jamais entendus depuis. Piqué dans sa curiosité, Gordon la regarda mieux.

Elle était grande pour une fille qui avait poussé dans les tristes conditions de ces temps difficiles. Comme elle était de dos, il ne pouvait pas dire grand-chose sur son visage mais c’était d’une voix grave et assurée qu’elle parlait aux jeunes femmes qui l’écoutaient avec passion.

— À ta prochaine sortie, je ne veux pas que tu t’amuses à reprendre de tels risques. J’ai mis un an à obtenir que cette tâche nous soit confiée. Ils ont fini par se laisser persuader parce que c’est la logique même : ces patelins éloignés ont moins tendance à nous voir comme une menace lorsque l’émissaire est une femme. Mais toute cette belle logique serait fichue par terre s’il arrivait quoi que ce soit à l’une d’entre vous.

— Mais Dena, se récria une petite brune coriace, Tillamook a déjà entendu parler de Cyclope ! Et en plus, il me suffisait d’y faire un saut depuis mon propre village. Si j’avais pris Sam et Homer avec moi, ils n’auraient fait que me ralentir et…

— Aucune importance ! la coupa la servante de Cyclope. La prochaine fois, tu n’iras pas sans eux ! Et ne crois pas que je plaisante ! Je te promets que, sinon, je te fais réexpédier à Beaverville immédiatement et tu y finiras ta vie à faire la classe aux gosses et à en pondre…

Elle s’interrompit brutalement en voyant que ses élèves ne lui prêtaient plus la moindre attention. Les trois filles regardaient Gordon.

— Dena, veux-tu faire visiter à l’inspecteur notre unité de chargement des piles ? lui demanda Peter Aage. Je suis sûr qu’il sera très intéressé aussi de t’entendre lui parler de ton… activité missionnaire. (Il se tourna vers son hôte et, le sourire aux lèvres, souffla en aparté :) En fait, je n’avais pas le choix : ou je vous la présentais ou je risquais de me retrouver avec un bras dans le plâtre. Faites gaffe à ce que vous dites, Gordon. (Comme la blonde approchait, il haussa la voix :) J’ai deux ou trois choses à voir dans un autre secteur. Dans cinq minutes, je repasse vous prendre pour vous conduire à Cyclope.