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— Je ne suis toujours pas sûr d’avoir bien compris, docteur Grober. Cyclope nous conseille-t-il de creuser notre puits près de la cuvette nord ou ailleurs ? Sa réponse n’est pas très claire, si vous voulez mon avis.

— Écoutez, Herb, vous direz à ceux de chez vous que ce n’est pas le boulot de Cyclope de tout concevoir dans les moindres détails. Il peut restreindre la fourchette des possibilités mais il n’est pas en mesure de prendre, à votre place, les décisions finales.

Le fermier tirailla sur son col qui le serrait.

— Tout le monde sait ça. N’empêche que, dans le passé, il nous a toujours donné des réponses utilisables. Comment se fait-il qu’il ne soit pas plus clair cette fois ?

— Pour la bonne raison que plus de vingt ans se sont déjà écoulés depuis que les cartes géologiques stockées en mémoire par Cyclope ont été mises à jour pour la dernière fois, Herb. D’autre part, vous êtes certainement conscient que Cyclope a été conçu pour converser avec des experts de haut niveau, n’est-ce pas ? Il est donc naturel que bon nombre de ses explications vous passent au-dessus de la tête… Il arrive même parfois qu’elles nous laissent perplexes, nous aussi, les quelques rares scientifiques survivants.

— Oui, mais…

À cet instant précis, le fermier leva les yeux et vit approcher Gordon. Il fit le geste d’ôter un chapeau qu’il ne portait pas et s’essuya la main sur sa jambe de pantalon avant de la tendre nerveusement.

— Je me présente : Herb Kalo de Sciotown, monsieur l’inspecteur. C’est un honneur pour moi.

Gordon serra la main de l’homme en marmonnant des politesses. Plus que jamais, il avait l’impression d’être dans la peau d’un politicien.

— Vraiment, monsieur l’inspecteur. Un grand honneur ! J’espère sincèrement qu’il est dans vos projets de passer par chez nous et d’y créer un bureau de poste. Si c’est le cas, je peux vous promettre une fiesta comme vous n’en avez…

— Je vous en prie, Herb, l’interrompit le vieux technicien. M. Krantz est ici pour avoir un entretien avec Cyclope.

Et il étaya sa remarque en consultant sa montre à quartz.

Kalo rougit et hocha la tête.

— N’oubliez pas mon invitation, monsieur Krantz. Nous saurons vous recevoir…

Ce fut presque à demi plié dans une révérence qu’il reprit, à reculons, le chemin du grand hall. Les autres ne parurent s’apercevoir de rien mais, l’espace d’un instant, Gordon se sentit les joues en feu.

— On vous attend, monsieur, lui dit le serviteur de Cyclope avant de les précéder vers l’extrémité du long couloir.

Le fait que Gordon eût longtemps vécu en pleine nature avait affiné son ouïe qui était devenue plus vive que ne le supposaient vraisemblablement les habitants de Corvallis. Aussi, lorsque, escorté de ses guides, il parvint à proximité de la porte ouverte de la salle de conférence et qu’il y perçut le murmure d’une discussion, il ralentit le pas à dessein et fit mine de débarrasser son uniforme de quelques peluches qui le déparaient.

— Comment pouvons-nous avoir l’assurance que les documents qu’il nous a montrés sont authentiques ? demandait quelqu’un. Évidemment, ils sont couverts de tampons officiels, mais ça ne les empêche pas d’être plutôt grossiers. Et cette histoire de satellites à laser me semble vraiment tirée par les cheveux, si vous voulez mon avis.

— Peut-être. Mais c’est également une explication parfaite du long silence qui a duré quinze ans, répliqua une autre voix. Et, si c’était un imposteur, d’où tiendrait-il les lettres qu’il distribue ? Elias Murphy d’Albany a ainsi reçu pour la première fois depuis la guerre des nouvelles de sa sœur. George Seavers a quitté sa ferme de Greenbury pour aller retrouver sa femme à Curtin, après l’avoir crue morte pendant des années.

— De toute façon, je ne vois pas l’importance que ça peut avoir, fit observer avec douceur une troisième voix. Les gens y croient, et c’est tout ce qui compte…

Sur ce, Peter se précipita vers la porte et toussota pour s’éclaircir la gorge. Lorsque Gordon le rattrapa, il vit quatre hommes et deux femmes vêtus de blanc se lever de la table de chêne qui occupait le centre de la pièce et dont le plateau luisait dans la lumière tamisée. Hormis Peter et lui, toutes les personnes présentes avaient depuis longtemps passé l’âge mûr.

Gordon distribua des poignées de main, content d’avoir déjà rencontré tous ces gens dans les jours précédents ; en pareille circonstance, il eût été bien incapable de retenir leurs noms et qualités. Il s’efforça d’être poli mais son regard était irrésistiblement attiré par la paroi de verre épais qui coupait la salle en deux.

La table butait sur cette frontière et, quoique dans la salle de conférence proprement dite l’éclairage fût très diffus, la partie qui se trouvait derrière la vitre était encore plus sombre. Un unique spot y faisait briller d’un éclat opalescent et moiré une surface circulaire, évoquant une perle ou une lune suspendue dans un ciel nocturne.

Au-delà de ce qui était, en fait, la lentille d’un objectif, on discernait les contours d’un cylindre noir sur lequel deux rangées de petites lumières clignotantes décrivaient de complexes sinusoïdes reproduisant à l’infini les mêmes dessins. Quelque chose, dans ces ondulations répétitives, titillait Gordon… Il lui était impossible de définir exactement quoi. Pas plus qu’il ne pouvait aisément s’arracher à la contemplation de ce scintillement de points minuscules.

La machine baignait dans un moelleux nuage de vapeurs denses. Et, en dépit de l’épaisseur du verre, Gordon était sensible au froid intense que dégageait cette extrémité de la pièce.

Le premier serviteur, le Dr Edward Taigher, prit Gordon par le bras et l’amena devant l’œil unique du super-ordinateur.

— Cyclope, dit-il, j’aimerais que vous fassiez la connaissance de M. Gordon Krantz. Il est depuis quelques jours notre hôte et a soumis à notre examen des documents attestant sa qualité d’inspecteur des postes et sa mission présente en tant que représentant du gouvernement des États-Unis Restaurés.

» Monsieur Krantz, puis-je me permettre de vous présenter Cyclope.

Gordon posa les yeux sur la lentille nacrée – sur les lumières clignotantes, sur les lambeaux de brume – et eut le plus grand mal à réprimer en lui la sensation d’être un petit enfant pris en flagrant délit de mensonge.

— C’est un réel plaisir de vous rencontrer, Gordon. Je vous en prie, veuillez vous asseoir.

La voix était aimable et le timbre parfaitement humain. Elle émanait du petit haut-parleur placé contre la vitre, à l’extrémité de la table. Gordon s’installa dans le confortable fauteuil que Peter Aage lui présentait. Il y eut un silence. Puis Cyclope reprit :

— Ce sont de merveilleuses nouvelles que vous nous apportez, Gordon. Après toutes ces années passées à veiller sur les populations de la basse vallée de la Willamette, cela semble presque trop beau pour être vrai. (Nouvelle pause, fort brève, puis :) Certes, travailler avec mes amis – qui insistent pour se faire appeler mes serviteurs – s’est toujours révélé immensément gratifiant, mais on n’en restait pas moins saisi d’un pénible sentiment de solitude lorsqu’on imaginait le reste du monde en ruine. Je vous en prie, Gordon, dites-moi s’il en est de mes frères qui aient survécu dans l’Est.