Gordon cligna des yeux puis, le temps de trouver sa voix, fit non de la tête.
— Je suis navré, Cyclope. Il n’y a pas une seule autre grande machine qui ait résisté à l’anéantissement. J’ai bien peur que vous soyez le dernier représentant de votre espèce encore en vie.
Quoiqu’il regrettât d’avoir à délivrer de si mauvaises nouvelles, il espérait placer l’entretien sous de bons augures en commençant par dire la vérité.
Cyclope observa un long silence. À coup sûr, Gordon dut rêver lorsqu’il crut entendre, dans le haut-parleur, un soupir voilé, presque un sanglot.
Durant cette pause, les petits contrôles de parité sous l’objectif de l’ordinateur continuèrent de clignoter comme s’ils répétaient constamment la même phrase dans quelque ésotérique langage de lumière. Gordon comprit qu’il lui fallait continuer de parler s’il ne voulait pas se perdre dans l’hypnotique séquence fermée.
— À vrai dire, Cyclope, la plupart des gros ordinateurs sont morts dans les toutes premières secondes de la guerre… à cause des vibrations électromagnétiques. Je ne puis d’ailleurs vous dissimuler ma curiosité de savoir ce qui vous a permis d’y échapper.
Tout comme Gordon, la machine parut s’arracher à une morne méditation pour répondre :
— C’est une excellente question. Il se trouve que ma survie est due à un heureux hasard de planning. Voyez-vous, la guerre a éclaté le jour d’une opération porte ouverte à l’université d’État de Corvallis. Lorsque les radiations ont déferlé, j’étais dans ma cage de Faraday pour une démonstration publique. Vous comprenez donc…
Si intéressé qu’il fût par le récit de Cyclope, Gordon s’évada néanmoins quelques instants pour jouir du sentiment de triomphe qui l’habitait. Il avait pris l’initiative dans l’entrevue, posant le genre même de questions qu’on pouvait attendre d’un « inspecteur fédéral ». Il jeta un coup d’œil rapide sur les visages austères des serviteurs humains de la machine et sut qu’il venait de remporter une petite victoire. Ils le prenaient au sérieux.
Peut-être que ça va marcher, après tout.
Il continua pourtant d’éviter le spectacle des ondoyantes séquences de signaux lumineux et, bientôt, il se sentit en sueur malgré la proximité de la cloison de verre derrière laquelle régnait une température ultra-basse.
8
En l’espace de quatre jours, réunions et négociations furent renvoyées au passé. Gordon n’avait pas eu le temps de se faire à cette idée mais l’heure du départ avait sonné de nouveau pour lui. Sous prétexte de l’aider à porter sa paire de fontes – quoique presque vides – Peter Aage l’accompagna jusqu’aux écuries où l’on achevait de préparer les chevaux.
— Je suis désolé que les choses aient pris si longtemps, Gordon. Je sais que vous aviez hâte de poursuivre l’implantation de votre réseau postal, mais Cyclope a tenu à vous élaborer un itinéraire de sorte que vous puissiez couvrir le nord de l’Oregon avec le maximum d’efficacité.
— Pas de problème. Peter, fit Gordon, haussant les épaules avec une feinte désinvolture. Le retard n’est pas bien grand et je suis sensible à l’aide que vous m’avez apportée.
Ils cheminèrent un moment, côte à côte, sans rien dire ; l’esprit de Gordon se laissait emporter dans un tourbillon de pensées secrètes. Si Peter savait à quel point j’aurais préféré rester ! Si seulement il existait un moyen…
Gordon en était venu à aimer la confortable simplicité de sa chambre d’hôte. Il n’avait que la rue à traverser pour se rendre à la maison de Cyclope. Les bons et copieux repas servis à la cantine et le choix impressionnant de livres très bien entretenus qu’offrait la bibliothèque lui manqueraient ; et plus que toute autre chose, peut-être, c’était la lumière électrique au chevet de son lit qu’il regretterait le plus. Au cours des quatre dernières nuits, il ne s’était pas endormi sans lutter pour lire encore quelques-unes de ces lignes qui dansaient devant ses yeux, vieille habitude de jeunesse qui s’était vite ranimée après une longue, très longue phase de sommeil forcé.
Deux gardes en veste de cuir fauve portèrent la main au bord de leur chapeau lorsque Aage et Gordon tournèrent le coin de la maison de Cyclope pour s’engager dans une zone en friche séparant celle-ci des écuries.
Pour tirer parti du temps que mettait Cyclope à lui mitonner son itinéraire, Gordon avait visité les environs de Corvallis, s’entretenant avec les gens sur les méthodes d’agriculture scientifique, sur les techniques simples mais judicieuses mises en œuvre pour les artisans, et sur la théorie qui sous-tendait cette souple confédération par laquelle Cyclope maintenait sa paix. Le secret de la vallée était des plus simples. Personne ne désirait se battre si cela devait lui faire courir le risque de perdre les merveilles que déverserait un de ces jours la corne d’abondance promise par le super-ordinateur.
Une conversation surtout continuait de lui trotter dans la tête, celle qu’il avait eue la veille avec la plus jeune servante de Cyclope, Dena Spurgen.
Elle l’avait retenu très tard au coin du feu, dans le salon voisin du réfectoire. Là, secondée par deux de ses ambassadrices chargées de lui servir tasse de thé sur tasse de thé, elle l’avait accablé de questions sur l’existence qu’il avait menée avant et après l’Apocalypse.
Gordon avait, à son répertoire, mille et une astuces pour éviter d’être trop précis sur les « États-Unis Restaurés », mais il était sans défense contre cette sorte d’interrogatoire. Elle lui avait paru ne manifester qu’un intérêt médiocre pour le sujet qui passionnait tous les autres : le contact avec le « reste de la nation ». Sans doute se disait-elle que le processus prendrait des décennies.
Non, ce qu’elle voulait connaître, Dena, c’était l’aspect du monde juste avant et juste après les bombes. Elle avait été particulièrement fascinée par l’horrible et tragique récit de l’année qu’il avait passée dans la milice, sous les ordres du lieutenant Van. Elle avait tout voulu savoir sur chacun des hommes de la section, sur ses défauts, sur ses faiblesses, sur le courage – ou l’obstination – qui l’avait amené à poursuivre le combat bien après que la cause fut perdue.
Non… pas perdue. In extremis, Gordon s’était efforcé d’inventer un happy end à la bataille du Meeker County. La cavalerie était arrivée. Les silos avaient été sauvés de justesse. De braves gars étaient morts – il n’avait négligé aucun détail sur les souffrances de Tiny Kierle ou sur l’héroïque résistance de Drew Simms – mais, dans son histoire, ces hommes courageux n’avaient pas lutté en vain.
Il avait raconté les choses comme elles auraient dû finir, surpris par la passion qu’il mettait dans ce vœu impossible. Les filles avaient bu ses paroles comme si c’était un merveilleux conte de fées… ou une question d’histoire sur laquelle elles auraient un contrôle le lendemain matin.
J’aimerais savoir exactement ce qu’elles avaient l’impression d’entendre… ce qu’elles cherchaient à découvrir dans ce noir récit d’un épisode de ma pauvre existence.
Peut-être à cause de la paix qui, depuis si longtemps, régnait dans la Basse-Willamette, Dena lui avait également demandé de parler des pires hommes qu’il avait rencontrés… de lui dire tout ce qu’il savait sur les pillards, les hyper-survivalistes, les holnistes.
Ce cancer au cœur de la renaissance qui germait en cette fin de siècle. Puisses-tu rôtir en enfer, Nathan Holn !
Lorsque, auprès du feu, Mary Ann et Tracy avaient succombé au sommeil, Dena, elle, n’en avait pas pour autant cessé de poser ses questions. En temps ordinaire, Gordon se fût senti tout émoustillé d’être ainsi l’objet de l’attention passionnée d’une jeune femme séduisante. Mais la situation était bien différente de celle qu’il avait connue à Pine View avec Abby. Non que Dena parût insensible à son charme mais elle lui accordait une plus grande valeur en tant que source d’informations. Et, comme il ne devait pas rester à Corvallis plus de quelques jours, elle n’avait aucune hésitation quant à la manière d’utiliser au mieux le temps dont ils disposaient.