Выбрать главу

Gordon la trouva, somme toute, parfaitement assommante et peut-être même un peu obsédée par les questions d’histoire. Toutefois, il savait qu’elle serait malheureuse de le voir partir.

Elle serait bien la seule. Gordon avait la sensation très nette que les serviteurs de Cyclope étaient, dans l’ensemble, contents de se débarrasser de lui. Même Peter Aage semblait soulagé.

C’est mon personnage qui en est la cause. Il les met mal à l’aise. Peut-être y sentent-ils obscurément quelque fausseté. Après tout, il m’est difficile de les en blâmer.

Même si la majorité des techniciens croyaient en son histoire, ils n’avaient aucune raison d’apprécier le représentant d’une « administration » lointaine qui, tôt ou tard, finirait par mettre le nez dans le monde qu’ils avaient passé tant de temps à construire. Ils prétendaient qu’ils avaient hâte d’entrer en contact avec le monde extérieur mais Gordon sentait que la plupart d’entre eux y voyaient au mieux la perspective de devoir un jour payer des impôts.

Non que les habitants de Corvallis eussent, évidemment, la moindre crainte à avoir.

Gordon était toujours dans l’incertitude quant à la position de Cyclope à son sujet. Le grand ordinateur, qui avait pris sous sa responsabilité les destinées d’une vallée entière, s’était montré plutôt évasif et distant lors de leurs derniers entretiens. Il n’y avait eu ni plaisanteries ni jeux de mots subtils, seulement un sérieux imperturbable et compassé. Une telle froideur avait déçu le Gordon dans la mémoire duquel restait gravé un certain jour d’avant-guerre à Minneapolis.

Bien sûr, le temps avait pu se charger d’embellir le souvenir qu’il avait gardé d’un autre super-ordinateur. Cyclope et ses serviteurs avaient accompli de si grandes choses ici. Ce n’était pas à lui de juger.

Comme ils dépassaient un amas de ruines calcinées, Gordon se tourna vers son compagnon.

— On dirait qu’en un temps, il y a eu de rudes combats dans le secteur.

Peter se rembrunit, lui aussi ramené en arrière, et dans un passé des plus douloureux.

— Oui, c’est là, tout près de l’ancienne centrale, que nous avons repoussé l’une des émeutes anti-science. Ce que vous voyez, ce sont les restes fondus des transformateurs et le vieux générateur auxiliaire. Ils ont quand même réussi à tout faire sauter et, après cela, nous avons dû nous rabattre sur l’eau et le vent pour produire du courant électrique.

Les squelettes noircis des vieilles installations de conversion énergétique gisaient encore en tas racornis, là où techniciens et savants s’étaient désespérément battus pour tenter de sauver le travail de toute une vie. Gordon en fut ramené à son autre préoccupation majeure.

— Je continue de penser qu’il faudrait faire davantage en prévision d’une éventuelle invasion survivaliste, Peter. Si j’en crois ce que disaient ces éclaireurs, elle pourrait être déclenchée très prochainement.

— Mais vous admettez vous-même n’avoir surpris que des lambeaux de conversation susceptibles d’être mal interprétés. (Aage haussa les épaules.) Toutefois, nous renforcerons les patrouilles dès que nous aurons l’occasion d’en discuter davantage et de dresser des plans. Mais vous devez comprendre que Cyclope doit prendre en considération sa propre crédibilité. Voilà dix ans qu’il n’y a pas eu de mobilisation générale ; si jamais Cyclope prenait une telle mesure et que tout ne se révèle être qu’une fausse alerte…

Il laissa sa phrase en suspens.

Gordon savait que les autorités locales avaient accueilli son histoire avec méfiance. Elles n’avaient pas la moindre envie de lever, dans leur village, des contingents de la deuxième génération. Cyclope lui-même avait exprimé des doutes quant à la capacité des bandes holnistes à s’organiser pour frapper à plusieurs centaines de kilomètres au nord de leurs bases. Ce n’était tout simplement pas dans la mentalité hyper-survivaliste, avait expliqué la gigantesque machine.

Gordon avait dû s’incliner devant l’opinion de Cyclope. Après tout, ses banques de données avaient enregistré tous les textes de psychologie qui avaient jamais paru… et les œuvres de Nathan Holn lui-même.

Peut-être ces types de la Rogue River n’avaient-ils fait qu’un raid éclair sur Eugene et ne s’étaient-ils raconté cette histoire de mission de reconnaissance que pour se donner du courage.

Peut-être.

Bon, nous y sommes.

Les garçons d’écurie prirent ses sacoches qui ne contenaient rien d’autre que ses effets personnels et trois livres empruntés à la bibliothèque. Ils avaient déjà sellé sa nouvelle monture – un hongre vigoureux et racé – et chargé ses provisions, ainsi que deux énormes sacs de missives pleines d’espoir sur une grosse jument de labour. Si la proportion de destinataires survivants atteignait deux pour cent, il faudrait y voir un miracle. Mais, pour ces quelques exceptions, la réception d’une lettre allait signifier beaucoup et entamerait le long et lent processus de rétablissement des liens avec le monde extérieur.

Peut-être son personnage aurait-il un rôle positif… assez, du moins, pour compenser ce qu’il avait de mensonger…

Gordon enfourcha le hongre. Il lui tapota l’encolure et lui parla jusqu’à ce que le noble et fougueux animal se sentît en confiance.

— Nous vous reverrons dans trois mois, n’est-ce pas ? lui dit Peter, la main tendue. Lorsque vous repasserez par ici en retournant dans l’Est.

Presque mot pour mot ce que m’a dit Dena Spurgen. Peut-être serai-je même de retour avant, s’il me vient jamais le courage de tout vous avouer.

— D’ici là, Gordon, Cyclope vous promet de rédiger un rapport sur la situation dans le nord de l’Oregon ; vous n’aurez plus qu’à le transmettre à vos supérieurs.

Aage resta encore un moment accroché à sa main. Une fois de plus, Gordon fut intrigué. Le gars se comportait comme si quelque chose le tracassait… quelque chose dont il ne pouvait parler.

— Dieu vous assiste dans cette tâche estimable, Gordon, ajouta-t-il d’un ton grave. S’il y a quelque chose que je puisse faire pour vous, quoi que ce soit, vous n’aurez qu’à m’en faire part.

Gordon acquiesça d’un signe de tête. Toute parole était désormais superflue, Dieu merci. Puis, du coude, il donna le départ à sa monture et s’engagea sur la route du Nord. Le cheval chargé de bagages lui emboîta le pas.

9

Buena Vista

Les serviteurs de Cyclope l’avaient averti : au nord de Corvallis, la nationale n’était pas sûre et, en outre, complètement défoncée ; il avait donc pris une route secondaire qui lui était parallèle mais passait légèrement plus à l’ouest. Son état n’en était pas meilleur, apparemment : les gravats et les nids-de-poule rendaient la progression de Gordon très lente. Son estomac criait famine ; il ne tarda pas à s’arrêter pour casser la croûte dans les ruines de la ville de Buena Vista.

L’après-midi commençait à peine mais des nuages s’amoncelaient dans le ciel et des lambeaux de brume s’effilochaient dans les couloirs des rues jonchées de débris. Par le plus grand des hasards, c’était le jour où les fermiers au coin se rassemblaient dans un jardin public au centre de la ville fantôme pour y tenir leur marché. Gordon fit un brin de causette avec eux tandis qu’il s’attaquait au pain et au fromage qu’il avait sortis de ses fontes.