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— Mais elle a rien, c’te nationale, lui dit un autochtone en secouant la tête d’un air stupéfait. Ces messieurs les professeurs, i’ doivent pas souvent monter par là. C’est qu’c’est pas des grands voyageurs comme vous, m’sieur Krantz. M’est avis qu’i’-z-en ont tellement dans l’chou qu’ça finit par fermenter.

Et il gloussa, tout content de son bon mot.

Gordon ne se donna pas la peine de préciser que son itinéraire lui avait été dressé par Cyclope lui-même. Il remercia le type et retourna jusqu’à sa monture pour prendre la carte qu’on lui avait remise.

Elle était couverte d’une impressionnante quantité de pattes de mouches dessinées par la table traçante de l’ordinateur ; c’était le plan censé lui montrer la route à suivre pour établir un réseau postal dans le nord de l’Oregon. Cet itinéraire, lui avait-on dit, avait été soigneusement étudié pour lui permettre de contourner le plus efficacement possible les secteurs connus pour être infestés de brigands et la ceinture de radioactivité qui subsistait aux abords de Portland.

Gordon se caressa la barbe. Plus il examinait cette carte, plus sa perplexité allait croissant. Cyclope devait savoir ce qu’il faisait, mais ce tracé tarabiscoté lui donnait l’impression d’être tout ce qu’on voulait sauf efficace.

Sans le vouloir, il en vint à soupçonner qu’au contraire, ce trajet avait été conçu pour l’écarter de sa route. Pour lui faire perdre du temps plutôt que pour lui en faire gagner.

Mais pourquoi Cyclope voudrait faire une chose pareille ?

Il n’était pas question de supposer que le super-cerveau électronique craignît son ingérence. Gordon avait maintenant l’art et la manière de dissiper d’entrée ce genre d’inquiétudes… en insistant lourdement sur la volonté des « États-Unis Restaurés » de ne pas se mêler des affaires locales. Cyclope avait paru y croire.

Gordon leva le nez de sa carte. Le temps était en train de tourner au vilain et les nuages roulaient de plus en plus bas, noyant déjà les sommets des immeubles en ruine. La brume s’effilochait à cause du vent qui la chassait le long des rues, détachant des volutes qui s’interposaient entre Gordon et la vitrine épargnée de quelque magasin. Son esprit fut soudain ramené au souvenir extraordinairement précis d’une autre surface de verre… vue à travers une myriade de gouttelettes réfringentes.

La tête de mort… le facteur et son crâne de squelette au sourire grimaçant en surimpression sur le mien.

Une autre sensation de déjà vu se déclencha et l’agita d’un frisson. Ces lambeaux de brume lui rappelaient les vapeurs des températures ultra-basses… son reflet dans la fraîche cloison de verre pendant les entretiens avec Cyclope, là-bas, à Corvallis… et l’étrange sensation qui l’avait assailli à la vue des rangées de petites lumières clignotantes répétant à l’infini les mêmes dessins ondulants…

Répétant…

Gordon en eut soudain froid dans le dos.

— Non, fit-il en un souffle. Mon Dieu, pas ça…

Il ferma les yeux et se sentit le besoin irrépressible de fixer ses pensées dans une autre direction, sur le temps qu’il faisait, sur l’insupportable Dena ou sur l’adorable petite Abby de Pine View, sur n’importe quoi sauf…

— Mais pourquoi ferait-on une chose pareille ? s’écria-t-il à voix haute. Pourquoi font-ils ça ?

Avec répugnance, il dut s’avouer qu’il savait pourquoi. Il était incollable sur les raisons que les gens pouvaient avoir de mentir.

Le souvenir du champ de ruines calcinées derrière la maison de Cyclope le força à se demander comment les techniciens avaient matériellement pu réaliser ce qu’ils prétendaient avoir fait. Presque vingt ans s’étaient écoulés depuis que Gordon ne s’était pas penché sur la physique et sur ce que la technologie pouvait ou non accomplir. La lutte incessante et quotidienne pour sa survie avait rempli les années intermédiaires… ainsi que son rêve opiniâtre d’un lieu béni où s’amorcerait un renouveau. Il n’était pas en position de dire ce qui était ou non possible.

Mais il devait découvrir si son soupçon était fondé. Jusqu’à ce qu’il en eût le cœur net, il ne serait plus question pour lui de trouver le sommeil.

— Excusez-moi ! fit-il à un fermier qui passait.

L’homme lui lança un sourire passablement édenté puis, chapeau bas, s’approcha d’un pas traînant.

— J’peux faire quèque chose pour vous, m’sieur l’inspecteur ?

Gordon montra un point sur la carte, à guère plus d’une quinzaine de kilomètres de Buena Vista à vol d’oiseau.

— Cet endroit, Sciotown, vous savez par quelle route on y va ?

— Pour sûr, patron. Si vous vous dépêchez, vous pouvez y être ce soir.

— Ne vous en faites pas, lui assura Gordon. Je vais me dépêcher.

10

Sciotown

— Une minute, bon sang ! J’arrive ! brailla le maire de Sciotown, mais les coups continuèrent avec insistance à sa porte.

Herb Kalo prit toutefois son temps pour allumer sa nouvelle et précieuse lampe à huile qui venait d’un village d’artisans situé à quelque nuit kilomètres à l’ouest de Corvallis. Il avait récemment échangé cinquante kilos des plus belles faïences de Sciotown contre vingt de ces superbes lampes et trois mille allumettes d’Albany, opération commerciale dont il pressentait qu’elle allait lui assurer sa réélection cet automne.

À la porte, les coups redoublèrent.

— Ouais, ça va ! Il y a intérêt que ce soit important !

Il tira le verrou et ouvrit.

C’était Douglas Kee, celui qui, cette nuit, était de garde au portail.

— Un problème, Doug ? Qu’est-ce qui se…

— C’est quelqu’un qui demande à te voir, Herb, l’interrompit la sentinelle. Normalement, j’l’aurais jamais laissé entrer après l’couvre-feu, mais tu nous as parlé d’lui quand t’es r’venu d’Corvallis… et j’ai pas voulu l’laisser dehors par ce temps.

Un homme de belle taille au poncho trempé de pluie s’avança hors des ténèbres ruisselantes. Le métal poli de l’insigne sur sa casquette accrocha la lumière de la lampe. Il tendit la main.

— Monsieur le maire, ça me fait plaisir de vous revoir. Je me demandais si nous ne pourrions pas avoir une petite conversation.

11

Corvallis

Gordon n’aurait jamais pensé devoir décliner un jour l’offre d’un lit et d’un bon repas chaud pour aller galoper dans la nuit sous une pluie battante, mais, cette fois, il n’avait pas le choix. Il avait réquisitionné le meilleur cheval des écuries de Sciotown mais n’aurait pas hésité, s’il l’avait fallu, à faire tout ce chemin au pas de course.

La pouliche trottait d’un pied sûr en direction de Corvallis sur une vieille route secondaire. C’était une bête courageuse et Gordon n’avait pas eu de mal à lui faire adopter une allure à la fois prudente et rapide, malgré l’obscurité. Par bonheur, la nuit n’était pas trop profonde. À travers des nuages déchiquetés, une lune presque à son plein diffusait une clarté blafarde sur le paysage.

Gordon craignait d’avoir jeté le maire de Sciotown dans la plus noire confusion dès qu’il avait mis les pieds chez lui. Sans perdre une seconde en échanges de politesses, il était allé droit au but et avait expédié Herb Kalo dans son bureau pour se faire rapporter une longue feuille de papier à perforations latérales soigneusement pliée en accordéon.