Les « serviteurs de Cyclope » avaient poussé le raffinement au point que des paysans madrés, comme Herb Kalo, en vinssent à oublier de compter le tribut en nourriture et en autres biens de consommation courante qu’ils ajoutaient pour les serviteurs eux-mêmes.
On mangeait bien à la cantine des savants, se souvint Gordon. Et il n’avait jamais entendu un fermier se plaindre.
— Ce n’est pas ta faute, dit-il tout bas à la machine muette. Tu aurais vraiment pu dessiner des outils, remplacer les rapports d’expertise perdus… nous aider à retrouver le chemin du monde d’antan. Toi et tes frères, vous étiez les plus grandes choses que l’humanité eût jamais conçues…
Il s’étrangla au souvenir de la chaude et sage voix de Minneapolis qui remontait en lui du fond de son passé. Sa vision se brouilla et il baissa les yeux.
— Vous avez raison, Gordon. Ce n’est la faute de personne.
Gordon poussa un cri. Dans un brûlant torrent d’espoir, il crut s’être trompé. Il venait de reconnaître la voix de Cyclope !
Mais celle-ci n’avait pas surgi du haut-parleur. Il se retourna et découvrit…
… un frêle vieillard assis contre la vitre, dans un coin d’ombre, et qui le regardait.
— Il m’arrive souvent de passer ici une partie de mes nuits, vous savez, enchaîna le très vieil homme avec la voix de Cyclope… une voix chargée de tristesse et de regrets. J’y viens tenir compagnie au fantôme de mon ami, mort ici même, dans cette pièce, il y a maintenant si longtemps. (L’homme se pencha légèrement en avant et la lumière nacrée tomba sur son visage.) Je m’appelle Joseph Lazarensky, Gordon. C’est moi qui ai jadis construit Cyclope. (Il baissa les yeux et contempla ses mains.) J’ai supervisé toute sa programmation, veillé sur son éducation, devrais-je dire. Je l’ai aimé comme mon propre fils. Et, comme tout père digne de ce nom, j’étais fier de savoir qu’il serait le meilleur, à la fois plus savant et plus humain que moi.
Lazarensky soupira puis reprit :
— Il a réellement survécu au déclenchement de la guerre, vous savez. Cette partie de l’histoire est vraie. Il était dans sa cage de Faraday, à l’abri des vibrations des bombes. Et il y est resté tout le temps que nous nous sommes battus pour le garder en vie. Dans toute mon existence, je n’ai eu qu’une seule fois à tuer des gens, la nuit où il nous a fallu faire face à la plus grave émeute anti-science qui ait eu lieu à Corvallis. J’ai participé à la défense de la centrale et je me souviens avoir tiré encore et encore, dans un état second. Mais ça n’a servi à rien. Les générateurs ont été détruits. Lorsque la milice est arrivée pour repousser la foule en délire, il était trop tard de quelques minutes… une éternité trop tard. (Il ouvrit les mains.) Comme vous semblez l’avoir compris, Gordon, il n’y avait plus rien à faire après ça… plus rien qu’à s’asseoir auprès de Cyclope pour le regarder mourir.
Debout dans la clarté spectrale, Gordon conservait une immobilité absolue. Lazarensky poursuivit :
— C’est que, voyez-vous, nous fondions sur lui de grands espoirs. Dès avant les émeutes, nous avions conçu le « projet Millénium ». Ou, plutôt, devrais-je dire que Cyclope l’avait conçu. Il avait déjà posé dans ses grandes lignes un programme de reconstruction du monde. En un ou deux mois, disait-il, il pouvait être prêt à être mis en application dans ses moindres détails.
Gordon sentait ses traits comme pétrifiés. Il attendit sans rien dire.
— Les bulles de mémoire quantique, ça vous dit quelque chose, Gordon ? En comparaison, les jonctions de Josephson marchent à la vitesse de l’escargot. Ces bulles sont légères et fragiles comme la pensée, mais elles permettent des opérations mentales un million de fois plus rapides que les neurones. Seulement, l’hyper-réfrigération est la condition sine qua non de leur existence. Et, une fois détruites, elles ne peuvent en aucun cas se reconstituer. Nous avons donc tenté de sauver Cyclope mais nous n’avons pas pu, conclut le vieillard, les yeux de nouveau baissés. J’aurais préféré, cette nuit-là, voir ma propre mort venir.
— Vous avez donc décidé de poursuivre le projet par vos propres moyens, suggéra sèchement Gordon.
— Non, vous savez très bien que c’était impossible sans Cyclope. Tout ce que nous pouvions faire, c’était d’en montrer l’écorce vide, l’illusion. Cela nous offrait un moyen de survie dans l’âge sombre qui s’annonçait. Autour de nous régnaient le chaos et la méfiance. La seule prise dont nous autres, pauvres intellectuels, disposions sur cet environnement hostile, c’était cette lueur vacillante en perpétuel péril de s’éteindre, que l’on nomme l’espoir.
— L’espoir ! reprit en écho Gordon avec un rire lourd d’amertume.
Lazarensky haussa les épaules.
— Les requérants s’adressent à Cyclope mais c’est à moi qu’ils parlent. En général, il n’est pas très difficile de donner de bons conseils, quitte à vérifier dans les livres un point de technique élémentaire, ou à faire appel au simple bon sens pour arbitrer un litige. L’impartialité de l’ordinateur leur inspire une confiance qu’ils ne sauraient placer en un interlocuteur humain.
— Et lorsque la logique se révèle incapable d’apporter une réponse satisfaisante, vous avez recours aux oracles.
De nouveau, un haussement d’épaules.
— Oui, ça marchait à Éphèse et à Delphes, Gordon. Et, franchement, où est le mal ? Les gens de la Willamette n’ont vu que trop de monstres assoiffés de pouvoir, dans ces vingt dernières années, pour être tentés de s’unir sous la houlette d’un homme ou même d’un groupe d’individus. Mais ils se souviennent des machines ! Tout comme est resté présent dans leur mémoire l’uniforme que vous portez même si, en des jours meilleurs, ils n’ont eu que trop souvent tendance à lui manifester un regrettable manque de respect.
On entendit un bruit de voix dans le couloir.
Un groupe passa tout près puis les pas s’estompèrent au loin. Gordon sortit de sa stupeur.
— Il faut que je m’en aille.
Lazarensky accueillit ces mots par un rire.
— Oh, n’ayez pas peur d’eux ! Ils parlent mais n’agissent pas. Ils ne sont pas comme vous.
— Vous ne savez pas qui je suis, gronda Gordon.
— Vous croyez ? En tant que « Cyclope », j’ai parlé avec vous pendant des heures. Puis ma fille adoptive et le jeune Peter Aage m’ont l’un comme l’autre abondamment parlé de vous. J’en sais bien plus à votre sujet que vous ne pouvez l’imaginer. Vous êtes une exception, Gordon. Je ne sais comment vous avez réussi à garder, dans ce monde sauvage, une mentalité moderne tout en acquérant une énergie adaptée à ces temps. Même si ceux qui viennent de passer dans le couloir tentaient quelque chose contre vous, j’ai la certitude que vous seriez plus malin qu’eux.
Gordon se dirigea vers la porte puis s’arrêta. Il se retourna et regarda une dernière fois la douce clarté qui émanait de la machine morte, les minuscules points de lumière qui se poursuivaient dans des vagues désespérément réitérées.
— Je ne suis pas si malin. (Son souffle franchissait âprement sa gorge.) La preuve, j’y ai cru !
Son regard croisa celui de Lazarensky et s’y attacha. Finalement, ce fut le vieillard qui baissa les yeux. Gordon lui tourna le dos et sortit, laissant derrière lui cette crypte glaciale avec ses cadavres.
12
Oregon
Lorsque Gordon regagna l’endroit où il avait laissé sa monture, les premières lueurs de l’aube blanchissaient le ciel à l’orient. Il se remit en selle et, des talons, guida la pouliche vers le nord, sur l’ancienne route desservant le campus. À l’intérieur, il se sentait un creux immense et douloureux, comme s’il avait eu le cœur pris dans un étau de glace. Rien ne semblait pouvoir bouger en lui, au risque de briser quelque chose de chancelant, de précaire.