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Il lui fallait quitter ces lieux. Absolument. Les imbéciles pouvaient garder leurs mythes. Pour lui, la page était tournée.

Il n’allait pas repartir à Sciotown où il avait laissé ses sacs de courrier. Tout ça, c’était du passé. Il commença de déboutonner sa chemise d’uniforme avec l’intention de la jeter dans le fossé qu’il longeait… de s’en débarrasser à jamais, ainsi que de sa participation à tout ce mensonge.

Inopinément, une phrase se mit à lui trotter dans la tête : Et maintenant, qui va prendre sous sa responsabilité…

Quoi ? Il secoua la tête pour tenter de reprendre ses esprits mais la phrase s’obstina.

Et maintenant, qui va prendre sous sa responsabilité ces malheureux enfants inconscients ?

Gordon poussa un juron et planta ses talons dans les flancs de sa monture qui fit un bond en avant, l’emportant plus vite vers le nord, loin de tout ce dont il faisait encore tant de cas hier matin et qui n’était plus maintenant, à ses yeux, qu’un décor de théâtre, la clinquante devanture d’un marchand de rêves. Oz.

Qui va prendre sous sa responsabilité…

Les mots tournaient et retournaient dans sa tête, insistants, comme un refrain. Il finit par s’apercevoir qu’ils épousaient le même rythme que les petites lumières clignotantes des contrôles de parité sur la vieille machine morte, ces petites lumières aux obsédantes et répétitives séquences ondulantes de signaux.

… ces malheureux enfants inconscients ?

Alors que la pouliche, dans la clarté du jour naissant, dépassait au petit trot d’anciens vergers bordés de carcasses de voitures, Gordon eut soudain l’esprit traversé d’une pensée. Et si, sur l’extrême fin de son existence, lorsque les dernières gouttes d’hélium liquide s’étaient évaporées, lorsque le poison mortel de la chaleur s’était répandu dans son être, l’ultime pensée de l’innocente et sage machine s’était, de quelque manière, trouvée prise dans une boucle fermée, sauvegardée par les circuits périphériques et transcrite en un clignotement sans fin des voyants de parité ?

Pouvait-on considérer cela comme un fantôme ?

Gordon se demanda ce qu’avaient pu être les dernières pensées de Cyclope, ses derniers mots ?

Un homme pouvait-il être hanté par le fantôme d’une machine ?

Il secoua de nouveau la tête. Il devait être fatigué. Sinon son esprit n’eût pas été si perméable à des considérations d’une telle absurdité ! Il ne devait rien à personne ! Ni à un tas de ferraille hors d’usage ni à la momie desséchée qu’il avait trouvée au volant d’une jeep rouillée.

— Chimères ! Fantômes !

Il cracha sur le bas-côté puis éclata d’un rire amer.

Toutefois, la phrase continua de résonner en lui. Et maintenant, qui va prendre sous sa responsabilité...

Il était si absorbé dans cet écho intérieur qu’il lui fallut quelques instants pour prendre conscience d’un vague brouhaha derrière lui. Il tira sur les rênes et se retourna, la main sur la crosse de son revolver. Quiconque s’avisait de le poursuivre le faisait à ses risques et périls. Il était un point sur lequel Lazarensky avait dit vrai. Gordon était sûr que ces hommes n’étaient pas de taille à l’affronter.

Dans le lointain, il repéra un noyau d’activité frénétique sur le parvis de la maison de Cyclope mais… mais, apparemment, ce remue-ménage n’avait rien à voir avec lui.

Gordon mit sa main en visière contre l’éclat du soleil levant et vit de la vapeur s’élever d’une paire de chevaux écumants. Un homme manifestement fourbu gravissait en chancelant les marches de la maison de Cyclope et criait en direction de ceux qui se précipitaient vers lui. Un second messager – gravement blessé sans doute – était allongé à terre, entouré de gens qui le soignaient.

Gordon devina deux mots criés plus fort que les autres. Ils disaient tout.

— Des survivalistes !

Il avait une réponse à leur offrir.

— Allez vous faire foutre !

Il tourna le dos à la maison de Cyclope, à son tumulte et à ses cris, puis fit claquer les rênes, lançant de nouveau la pouliche vers le nord.

Un jour plus tôt, il aurait volé à leur secours. Il aurait accepté de donner sa vie pour sauver le rêve de Cyclope et il était probable que les choses se seraient exactement passées ainsi.

Il serait mort pour une mascarade, pour une ruse, pour une pure arnaque !

Si l’invasion holniste venait effectivement d’être déclenchée, les villages au sud d’Eugene devaient déjà mener des combats acharnés. La razzia progresserait vers le nord, sur le front de moindre résistance, et les populations amollies de la Basse-Willamette n’avaient pas la moindre chance contre les guerriers de la Rogue River.

Toutefois, ceux-ci n’étaient sans doute pas assez nombreux pour s’emparer de la vallée entière. Corvallis tomberait, certes, mais il resterait d’autres endroits où aller. Peut-être pourrait-il prendre vers l’est, par la 22, puis redescendre sur Pine View. Ce serait chouette de revoir Mme Thompson. Il avait peut-être même une chance d’arriver pour la naissance du bébé d’Abby.

La pouliche trottait à belle allure. Derrière lui, les cris s’estompaient dans la distance, comme un mauvais souvenir qui lentement s’efface. Le temps promettait d’être beau. Le premier ciel sans nuages qu’il voyait depuis des semaines. Oui, c’était une bonne journée pour voyager.

Un petit vent frisquet s’engouffrait dans sa chemise ouverte. Cent mètres plus loin, il se mit à tortiller machinalement ses boutons entre le pouce et l’index.

Le cheval ralentit puis finit par s’arrêter. Gordon, les épaules basses, continuait de tirer sur un bouton.

Qui va prendre sous sa responsabilité…

Ces mots ne voulaient décidément pas s’en aller, pas plus que les ondoiements de lumière palpitant dans sa tête.

La pouliche piaffait d’impatience.

Qui… ?

— Oh, et puis merde !

Il fit virer sa monture et la lança au petit galop vers le sud, vers Corvallis.

Des groupes d’hommes et de femmes bavards et paniqués refluèrent dans un silence entrecoupé de murmures lorsque la fougueuse monture de Gordon fit résonner sous ses sabots le parvis de la maison de Cyclope. La bête s’ébroua et dansa pendant que son cavalier promenait longuement son regard sur la foule.

Gordon finit par rejeter son poncho en arrière, ferma sa chemise et rectifia la position de sa casquette. Le cavalier de cuivre miroita sous les rayons du soleil levant.

Le facteur prit une profonde inspiration et, désignant les hommes l’un après l’autre, il commença de donner une série d’ordres brefs.

Au nom de leur survie – et en celui des « États-Unis Restaurés » – la population de Corvallis et les serviteurs de Cyclope obéirent sans discussion et se précipitèrent pour accomplir les tâches qu’il leur assignait.

INTERLUDE

Très haut par-dessus les moutons gris mouchetés d’écume palpitait le jet stream. L’hiver était une fois de plus de retour et les vents évoquaient dans leurs plaintes des souvenirs glacés sur le Pacifique Nord.

Moins de vingt cycles solaires dans le passé, la structure normale de l’air s’était vue bouleversée et fracturée par de sombres et gigantesques cheminées qui s’y étaient creusées… comme si une armée de volcans furieux avait choisi de lancer la terre à l’assaut du ciel.