L’épisode avait rapidement pris fin, sinon, peut-être, toute vie s’en fût trouvée soufflée. Des nuages de cendres avaient enveloppé la Terre durant des semaines. L’épais manteau était peu à peu retombé en grêle et en pluie d’encre. Les particules minérales et la suie, aspirées dans les hauts courants stratosphériques, s’y étaient dispersées, raréfiant la lumière du soleil.
Plusieurs années s’étaient écoulées avant qu’enfin ne revînt le printemps.
Car il était revenu. Avec lenteur et réticence, l’océan avait libéré juste assez de chaleur pour dissoudre la fatale spirale à deux doigts du point de non-retour. De chauds nuages imprégnés d’eau de mer s’étaient remis, juste à temps, à rouler au-dessus du continent. Les grands arbres avaient poussé tandis que les herbes s’étaient lancées avec ardeur à l’assaut des fissures dans l’asphalte et dans les murs.
Des nuages de poussière continuaient toutefois de chevaucher les vents. De temps à autre, des masses d’air froid s’aventuraient au sud, ramenant les souvenirs du Long Gel. La vapeur se cristallisait autour de chaque grain de poussière, pour former de complexes hexaèdres fragmentés. La neige finissait par tomber à gros flocons.
Une fois de plus l’hiver était venu réclamer un pays dans l’ombre.
CINCINNATUS
1
Les rafales de vent sculptaient des tourbillons aux formes démoniaques dans le blizzard… Les bouffées glacées se dressaient, tels des fantômes au-dessus des congères grises, la bourrasque se ruait à travers la dentelle givrée des arbres.
Une branche se rompit, incapable de supporter le poids des flocons qui continuaient à alourdir son épaisse doublure de neige. Le craquement suscita les échos d’un coup de feu assourdi dans les étroites allées forestières.
La neige voilait avec délicatesse les yeux vitreux d’un cerf mort de faim et remplissait les sillons qu’un spasme ultime avait achevé de creuser entre ses côtes saillantes. Les flocons eurent tôt fait de recouvrir les traces superficielles que l’animal avait creusées de son sabot dans le sol gelé, seulement quelques heures auparavant, dans une infructueuse quête de nourriture.
Sans rien épargner, les rafales dansantes continuèrent de vêtir d’autres victimes, déposant des strates immaculées sur les taches pourpres qui souillaient la vieille neige piétinée.
Tous les cadavres furent bientôt comme de paisibles dormeurs sous la couverture blanche.
Les derniers sursauts de la tempête s’étaient chargés de faire disparaître presque toute trace de lutte lorsque Gordon tomba sur le cadavre de Tracy, sous l’ombre épaisse d’un grand cèdre en manteau d’hiver. Une croûte de glace avait figé l’hémorragie et le sang ne coulait plus de la gorge béante de l’infortunée jeune femme.
Il écarta les pensées qui le submergèrent sur la Tracy qu’il n’avait que brièvement eu le temps de connaître vivante… toujours pleine de courage et de gaieté, montrant un enthousiasme quelque peu délirant pour la tâche sans espoir qu’elle s’était fixée. Ses lèvres se crispèrent lorsqu’il déchira la chemise de laine de la jeune morte pour glisser sa main sous son aisselle.
Elle était encore chaude. C’était à peine arrivé.
Gordon se retourna, les yeux plissés, vers le sud-ouest où des traces déjà estompées s’enfonçaient dans l’éclat aveuglant du paysage gelé. Dans un mouvement presque insensible et silencieux, une forme vêtue de blanc apparut à ses côtés.
— Bon Dieu ! entendit-il Philip Bokuto murmurer entre ses dents. Tracy était pourtant forte. J’aurais juré que ces salopards n’étaient pas de taille à…
— Ils l’ont été, le coupa Gordon. Et ça ne remonte pas à plus de dix minutes.
Il se baissa, prit la jeune fille par la ceinture et la souleva pour la montrer à son compagnon. Sous le capuchon de la parka blanche, le visage noir acquiesça sans mot dire. Phil avait compris. Tracy n’avait pas subi de violence ; elle n’avait pas été mutilée selon la symbolique holniste. La petite bande d’hyper-survivalistes n’avait pas pris le temps de s’arrêter pour prélever ses macabres trophées, comme à son habitude.
— On doit pouvoir les rattraper, gronda-t-il. (La colère faisait briller ses yeux comme deux braises ardentes.) Je vais chercher le reste de la patrouille. Dans trois minutes, nous sommes de retour.
— Non, Phil. Nous les avons déjà poursuivis trop loin de notre périmètre de défense. Avant que nous retrouvions leurs traces, ils auront eu trois fois le temps de nous tendre une nouvelle embuscade. Mieux vaut se contenter de prendre le corps de Tracy et de rentrer.
Bokuto crispa les mâchoires ; les muscles de son cou se tendirent. Pour la première fois, sa voix se haussa au-dessus d’un chuchotement rauque.
— Mais on peut leur faire la peau, à ces fumiers !
Gordon sentit monter en lui une bouffée d’agacement. De quel droit Philip m’impose-t-il cela ? Bokuto avait jadis été chef de section dans les marines, avant que le monde ne s’écroulât, près de vingt ans auparavant. Ç’aurait dû être son boulot – et non pas celui de Gordon – de prendre les décisions matérielles, si insatisfaisantes fussent-elles… et de faire preuve du sens des responsabilités.
— C’est non. Il n’y a pas à discuter. (Son regard se posa sur la jeune fille qui, cet après-midi encore, était l’un des deux meilleurs éclaireurs de l’armée de la Willamette… cela n’avait pas suffi à la sauver.) Ce sont des soldats vivants qu’il nous faut, Phil. Nous avons besoin d’hommes farouchement déterminés à se battre, et non d’un surcroît de cadavres.
Il y eut un long silence pendant lequel aucun d’eux ne leva les yeux sur l’autre. Puis Bokuto bouscula Gordon et enjamba la forme inerte qui gisait dans la neige.
— Donnez-moi cinq minutes avant de ramener les autres, dit-il à Gordon. (Il traîna le corps de Tracy plus profondément sous le couvert du cèdre et sortit son couteau.) Vous avez raison. Ce sont des hommes farouches qu’il nous faut. Tracy et moi, nous allons veiller à ce que vous les ayez.
Gordon resta interdit.
— Phil ! (Il fit un pas vers son compagnon.) Ne faites pas ça.
Bokuto fit semblant de ne rien voir et grimaça en déchirant plus largement la chemise de la jeune femme. Il avait toujours les yeux baissés mais Gordon l’entendit reprendre d’une voix brisée :
— Je vous ai déjà dit que vous aviez raison ! Il faut que nos placides fermiers se décrottent les yeux, qu’ils trouvent dans ce qu’ils voient la rage de se battre. C’est un des moyens que Dena et Tracy elle-même nous ont dit d’employer s’il le fallait…
Gordon avait du mal à en croire ses oreilles.
— Dena est complètement timbrée, Phil ! Vous ne vous en êtes donc pas encore aperçu ? Je vous en prie, ne faites pas ça.
Il le saisit par le bras et le tira en arrière, mais dut reculer devant l’éclair menaçant du couteau. Les yeux brûlants de fièvre et de souffrance, son ami lui fit signe d’aller retrouver les autres.
— Ne me compliquez pas la tâche, Gordon. Vous êtes mon commandant et je vous obéirai aussi longtemps que ce sera le meilleur moyen de tuer le plus grand nombre possible de ces salopards de holnistes. Mais vous avez le don d’être un putain d’homme civilisé dans les pires moments ; je suis bien obligé d’y mettre le holà. Vous m’entendez ? Je ne vous laisserai pas trahir Tracy, ou Dena, ou moi, avec vos conneries d’homme du vingtième siècle. Maintenant, fichez-moi le camp, monsieur l’inspecteur… non… chef. (L’émotion perçait dans la voix de Bokuto.) Et n’oubliez pas de me laisser cinq minutes avant de ramener les autres.