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Il continua de fixer sur Gordon un regard sauvage jusqu’à ce que celui-ci reculât. Puis il cracha par terre, s’essuya le coin de l’œil et se pencha sur la tâche macabre qui l’attendait.

Ce fut en chancelant de stupeur que Gordon battit en retraite dans la clairière frangée de gris. Jamais Phil Bokuto ne lui avait répondu de cette manière, en lui brandissant un couteau sous le nez, les yeux fous, et en refusant d’exécuter un ordre…

Puis il se souvint.

Il ne lui avait jamais commandé de ne pas le faire. Je le lui ai dit, je l’en ai supplié, mais je ne lui ai pas donné d’ordre…

Ai-je même la certitude qu’il ait tort ? N’ai-je pas, au fond de moi, quelque croyance en l’efficacité des méthodes que préconisent Dena et sa bande de folles ?

Il secoua la tête. Phil avait raison sur un point : les considérations philosophiques sur un champ de bataille étaient stupides. La simple survie constituait déjà un assez gros problème par ici. Cette autre guerre – celle qu’il livrait chaque nuit dans ses rêves – allait devoir attendre son tour.

Il redescendit précautionneusement la pente, les doigts crispés sur sa baïonnette, l’arme de loin la plus efficace par ce temps. La moitié de ses hommes avaient laissé tomber leur fusil et leur arc pour un long couteau… autre astuce de combat héritée du contact avec leur retors et mortel adversaire.

Accompagné de Bokuto, il n’avait pas laissé le reste de la patrouille à plus d’une cinquantaine de mètres en contrebas, avec l’obligation de garder les yeux fixés au sol pour y déceler d’éventuels pièges ; il eut l’impression de parcourir une distance beaucoup plus longue. Les tourbillons de neige l’accompagnaient, tels les éclaireurs vaporeux d’une armée féerique qui n’aurait pas encore pris parti. Neutres témoins éthérés de cette guerre meurtrière et silencieuse.

Qui va prendre sous sa responsabilité… ? semblaient-ils lui murmurer. La phrase n’avait plus jamais quitté l’esprit de Gordon depuis ce petit matin fatidique où il avait fait son choix entre la raison immédiate et les incertitudes de l’espoir.

Il fallait reconnaître que l’assaut de la bande de survivalistes avait été particulièrement rude, et que les fermiers et les villageois du coin s’étaient battus avec plus d’ardeur qu’il n’aurait pu l’escompter. Une chance aussi que Gordon et ses hommes eussent été en tournée de surveillance dans un secteur voisin ; et qu’il leur eût, en conséquence, été possible d’intervenir dans la bataille au moment critique.

En soi, l’armée de la Willamette venait de remporter une petite victoire en ne perdant qu’une vingtaine d’hommes pour réduire de cinq l’effectif de l’ennemi. Pour l’heure, il ne devait plus y avoir que trois ou quatre holnistes en train de se replier à l’ouest.

Toutefois, quatre de ces monstres – même exténués et à court de munitions – représentaient encore une redoutable unité de combat et la patrouille de Gordon ne leur était même pas trois fois supérieure en nombre. Quant aux renforts, ils étaient trop loin pour qu’on pût en espérer quelque chose.

Laissons-les partir. De toute façon, on les reverra.

Juste devant lui monta le hululement d’un grand duc. Il y reconnut le qui-vive de Leif Morrison. Il s’améliore, se dit-il. Si nous sommes encore en vie dans un an, il se peut que ça sonne assez juste pour abuser quelqu’un.

Il arrondit les lèvres et tenta d’imiter l’appel, avec deux cris en réponse aux trois de Morrison. Puis il traversa comme une flèche le couloir à découvert et se glissa dans la gorge où l’attendaient ses hommes.

Morrison et deux autres hommes vinrent aussitôt vers lui. Les poils de leur barbe et de leur pelisse étaient agglutinés par la glace ; leurs doigts tripotaient nerveusement leur arme.

— Où sont Joe et Andy ? demanda Gordon.

Leif, le grand Suédois, montra tour à tour la droite et la gauche, d’un geste du menton.

— De garde, dit-il sobrement.

Gordon hocha la tête.

— Bien.

Sous le grand épicéa, Gordon se délesta de son sac à dos et en sortit une bouteille thermos. Privilège dû au grade, il n’avait à demander la permission de personne pour se servir un gobelet de cidre chaud.

Les autres retournèrent à leur poste sans cesser de jeter de fréquents coups d’œil derrière eux, se demandant ce que l’« inspecteur » avait en tête, cette fois. Morrison – un fermier qui, en septembre dernier, n’avait échappé que de justesse au sac de Greenleaf Town – posait sur lui le regard exalté d’un homme qui a perdu tout ce qu’il aimait et qui, depuis, n’est plus tout à fait de ce monde.

Gordon consulta sa montre – un beau chronomètre d’avant-guerre, cadeau des techniciens de Corvallis. Bokuto avait eu assez de temps. À présent, il devait être en train de revenir en faisant un détour, effaçant ses propres traces.

— Tracy est morte, annonça-t-il aux autres qui blêmirent. (Gordon poursuivit, guettant leurs réactions :) Je suppose qu’elle essayait de prendre ces salauds par-derrière et de les rabattre sur nous. Elle ne m’a pas demandé la permission. (Il haussa les épaules.) Ils l’ont eue.

Leur expression atterrée se transforma en une bordée de jurons orduriers. C’est mieux, songea Gordon. À cela près que les holnistes, la prochaine fois, n’attendront pas que vous vous soyez souvenus de les haïr, les gars. Ils vous auront, alors même que vous serez encore en train de décider d’avoir peur ou non.

Rompu dans l’art du mensonge, Gordon enchaîna sans changer de ton :

— À cinq minutes près, nous aurions pu la sauver… en tout cas, les empêcher d’emporter des souvenirs.

Cette fois, la colère eut à lutter sur leurs traits avec le pur dégoût ; le rouge de la honte vint par là-dessus pour tout balayer.

— Faut les rattraper ! dit aussitôt Morrison. Ils peuvent pas être loin.

Un grognement qui se voulait un accord suivit.

Pas assez rapide, jugea Gordon.

— Non. Si vous avez traîné comme ça pour arriver jusqu’ici, vous serez beaucoup trop lents pour faire face à l’inévitable embuscade qu’ils sont déjà en train de nous tendre. Nous allons monter récupérer le corps de Tracy en ligne de tirailleurs. Ensuite, on rentre.

Un fermier – l’un de ceux qui avaient réclamé avec le plus de vigueur qu’on prît en chasse les holnistes – manifesta aussitôt son soulagement. Les autres gratifièrent Gordon d’un regard noir, plein de haine pour ce qu’il venait de dire.

Si j’étais un vrai meneur d’hommes, se dit Gordon avec amertume, j’aurais sans doute trouvé un meilleur moyen de leur donner du cœur au ventre.

Il rangea son thermos sans offrir de cidre à personne. La signification de son geste était claire : vous ne le méritez pas.

— Allez, on y va, dit-il en réendossant son propre sac.

Cette fois, ils furent plus prompts que de coutume à rassembler leurs affaires et commencer l’ascension de la pente enneigée. À couvert sous les arbres, à droite et à gauche, on vit émerger Andy et Joe ; ils rejoignirent leur place sur les ailes de la formation. À coup sûr, des holnistes auraient été plus discrets, mais comment exiger de « soldats-malgré-eux » le millième de l’expérience des baroudeurs professionnels.

Ceux qui portaient leur fusil avec l’avant-train décroché couvraient ceux qui ouvraient la marche armés de couteaux. Gordon progressait en arrière, dans l’angle formé. Très vite, il sentit surgir à ses côtés Phil Bokuto, déboulant de nulle part. Il devait être tapi derrière un arbre. En dépit de leurs sincères efforts de vigilance, pas un seul des fermiers n’avait été fichu de le repérer.