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Le visage de l’éclaireur était parfaitement inexpressif mais Gordon sentait très bien ce qu’il y avait derrière ce masque. Il s’abstint de croiser son regard.

Soudain, un cri de rage explosa droit devant. L’homme qui occupait la pointe de la formation était tombé sur le cadavre atrocement mutilé de Tracy.

— Imaginez leurs sentiments s’ils découvrent jamais la vérité, souffla Philip à Gordon. Ou si, même, ils prennent conscience du vrai motif pour lequel la plupart de nos éclaireurs sont des filles.

Gordon haussa les épaules. L’idée venait certes des filles mais il leur avait donné son aval. Sa culpabilité, il la portait seul. Une culpabilité bien pesante pour une cause qu’il savait sans espoir.

Et cependant, il ne pouvait laisser personne, pas même le cynique Bokuto, entrevoir toute la cruauté de cette vérité. Par égard pour son compagnon, Gordon garda son calme.

— Le vrai motif, vous le connaissez, lui dit-il. Par-delà les théories de Dena et les promesses de Cyclope, vous savez pour quoi nous nous battons.

Bokuto hocha la tête et, l’espace d’un instant, il y eut autre chose dans sa voix :

— Pour les États-Unis Restaurés, souffla-t-il, presque avec vénération.

Mensonges imbriqués les uns dans les autres, songea Gordon. Oh, mon ami, si toi, tu venais jamais à découvrir la vérité…

— Ouais, fit-il avec force. Pour les États-Unis Restaurés.

Et, ensemble, ils allongèrent le pas pour aller observer leur armée d’hommes terrifiés mais, pour l’heure, vibrants de haine.

2

— Ça ne va pas, Cyclope.

Derrière la vitre épaisse, un œil d’opale lui rendait son regard au centre d’un haut cylindre qui baignait dans des lambeaux de vapeurs glaciales. Une double rangée de minuscules lumières clignotantes dévidait à l’infini son cycle de complexes sinusoïdes. C’était là le fantôme de Gordon… le spectre qui le hantait depuis des mois, maintenant… le seul mensonge qu’il eût jamais rencontré pour faire pendant à sa propre et condamnable fraude.

Cette pièce plongée dans la pénombre s’était imposée comme l’endroit idéal pour se livrer à la réflexion. Dehors, dans la neige, sur les remparts de chaque village, dans le demi-jour et dans la solitude des forêts, des hommes et des femmes mouraient pour eux deux, pour ce que lui, Gordon, était censé représenter, et pour la machine, de l’autre côté de la cloison de verre.

Pour les États-Unis Restaurés et pour Cyclope.

Sans ces deux piliers d’espoir, il était probable que la Basse-Willamette eût déjà capitulé depuis longtemps sous les vagues survivalistes. Il ne serait, à cette heure, resté de Corvallis qu’un champ de ruines aux bibliothèques dévastées ; sa fragile industrie renaissante, ses éoliennes, son instable éclairage électrique seraient retournés au néant sous la chape de l’âge sombre. Les envahisseurs de la Rogue River se seraient partagé en fiefs toute la vallée, comme ils l’avaient déjà fait avec les régions situées à l’ouest d’Eugene.

Les fermiers et les générations vieillissantes d’ingénieurs et de savants avaient à se battre contre un ennemi dix fois supérieur en compétence et en expérience dans ce domaine. Mais ils n’en résistaient pas moins, non tant pour eux-mêmes que pour deux symboles… pour une douce et sage machine morte en réalité depuis des années et pour une nation qui avait subi un sort semblable et qui n’existait plus que dans leur imagination.

Pauvres inconscients.

— Non, à long terme, ça ne donne rien, dit Gordon à son pair, son compère en supercherie. (Les rangs jumeaux de petites lumières lui répondirent avec les mêmes dessins qui dansaient, brûlants, dans ses rêves.) Cet hiver particulièrement rude a stoppé les opérations holnistes et ils sont en train de se replier sur les villes qu’ils ont conquises l’automne dernier. Mais que vienne le printemps et ils seront de retour.

» Leurs raids incessants sur les villages reprendront : ils les mettront à feu et à sang jusqu’à ce que, un par un, ils acceptent leur « protection ». Nous essayons de résister mais chacun de ces diables occupe au moins une douzaine de nos malheureux citadins et fermiers.

Gordon s’affaissa dans le fauteuil moelleux qui avait cessé d’être tourné vers le haut-parleur pour regarder directement l’objectif, derrière l’épaisse paroi de verre. Même ici, dans la maison de Cyclope, l’air était imprégné de la poussière du temps.

Ah, si nous avions eu le loisir de nous préparer… si seulement la paix n’avait pas régné ici depuis si longtemps.

Si seulement nous avions un vrai chef pour nous guider.

Quelqu’un comme George Powhatan.

Malgré les portes closes, il percevait une musique. Quelque part dans l’immeuble, montait le mouvement subtil et poignant du Canon de Pachelbel… un disque probablement vieux de vingt ans qui passait en stéréo.

Il se rappela les larmes qu’il avait versées lorsqu’il avait réentendu, pour la première fois, ce genre de musique, après si longtemps. Il avait alors eu besoin de se dire que quelque chose de noble était resté vivant dans le monde, besoin de croire qu’il l’avait trouvé ici, à Corvallis. Mais Cyclope s’était révélé n’être qu’une mascarade, à l’instar de ses États-Unis Restaurés.

La prospérité croissante de ces deux fables dans l’ombre de l’invasion survivaliste ne cessait de le surprendre. Elles s’étaient développées sur ce terreau de sang et de terreur jusqu’à devenir une sorte d’idéal pour lequel, jour après jour, des gens donnaient leur vie.

— Ça ne suffit pas, tout simplement, répéta-t-il à la vieille machine hors d’usage, sans en attendre une quelconque réponse. La population se bat. Elle meurt. Mais ces salopards en treillis seront là cet été, quoi qu’on fasse.

Puis il s’absorba dans cette douce et triste musique en se demandant si, après la chute de Corvallis, quelqu’un, quelque part, aurait jamais l’occasion d’écouter encore Pachelbel.

Il y eut un tambourinement discret sur les doubles portes derrière lui, et il se redressa. Personne, hormis lui-même et les serviteurs de Cyclope, n’était admis à rester la nuit dans ces lieux.

Un mince parallélogramme de lumière s’étira sur le sol et l’ombre d’une femme de haute taille aux cheveux longs s’y inscrivit.

Dena. S’il y avait une personne qu’il n’eût pas le moindre désir de voir maintenant…

Elle lui parla d’une voix grave au débit précipité.

— Désolée de te déranger, Gordon, mais je me suis dit que tu voudrais être au courant tout de suite. Johnny Stevens vient d’arriver.

Gordon se leva d’un bond, le cœur battant.

— Mon Dieu ! Il est passé !

Dena confirma d’un hochement de tête.

— Il a eu quelques ennuis mais il a pu atteindre Roseburg et en revenir.

— Et des hommes ? En a-t-il ramené…

Il s’interrompit en la voyant secouer la tête. Le flot d’espoir qui l’avait envahi s’écrasa dans les yeux de la jeune femme.

— Dix, dit-elle. Il a porté ton message aux gens du Sud, Gordon, et ils ne nous envoient pas plus de dix hommes.

Étrangement, c’était moins la consternation qui teintait sa voix que la honte, comme si, à ses yeux, ils étaient tous coupables d’avoir laissé tomber Gordon. Puis il se produisit quelque chose à quoi il n’avait jamais encore assisté. La voix de Dena se brisa.