— Et ce ne sont même pas des hommes, Gordon, mais des gamins. Ils nous ont envoyé dix gosses !
3
Toute petite, et peu de temps après l’Apocalypse, Dena avait été recueillie par Joseph Lazarensky et par les survivants de la communauté scientifique de Corvallis ; elle avait grandi parmi les serviteurs de Cyclope. Elle en avait hérité la taille – dix centimètres de plus que nombre de ses contemporaines – et une culture de loin plus étendue. En elle, c’était ce qui avait d’abord attiré Gordon.
Plus tard, toutefois, il en était venu à regretter qu’elle n’eût pas lu moins de livres… ou considérablement plus. Car ils lui avaient servi à développer une théorie. Pire, à en devenir pratiquement fanatique et à désirer la répandre au sein de son groupe de jeunes femmes très impressionnables.
Gordon craignait d’avoir, par inadvertance, joué un rôle essentiel dans ce processus. Il n’était toujours pas certain de la raison qui l’avait amené à laisser Dena lui suggérer de prendre dans l’armée, comme éclaireurs, quelques-unes de ses filles.
Le cadavre de la malheureuse petite Tracy Smith, étendu dans la neige, avec ces traces qui s’en éloignaient pour se perdre dans la blancheur éblouissante…
Emmitouflés dans leurs vêtements d’hiver, Dena et lui passèrent devant les gardes postés à l’entrée de la maison de Cyclope et sortirent dans la nuit claire et le froid mordant.
— Si l’échec de Johnny se confirme, dit tout bas Dena, ça signifie qu’il ne nous reste qu’une seule chance, Gordon.
— Je ne tiens pas à en parler. Pas maintenant.
Il avait froid, et il était pressé d’entendre le rapport du fils Stevens.
Dena lui saisit le bras et s’y suspendit jusqu’à ce qu’il tournât les yeux vers elle.
— Gordon, il faut que tu me croies quand je te dis que personne n’est peut-être plus déçu que moi. Tu ne vas pas t’imaginer que, mes filles et moi, on ait voulu voir Johnny échouer dans sa mission ? Tu ne nous crois tout de même pas folles à ce point ? !
Gordon s’empêcha d’exprimer la réponse qui lui venait d’emblée. Dans la journée, il était passé devant un groupe des recrues de Dena… des jeunes femmes venues de tous les villages de la Basse-Willamette, avec la même voix passionnée, les mêmes yeux fiévreux de converties. Elles formaient un bien étrange spectacle ainsi vêtues de l’uniforme de peau des éclaireurs, avec, à la cheville, à la hanche et au poignet des couteaux dans leur gaine. Elles étaient assises en cercle avec un livre ouvert sur les genoux.
Susanna : Non, non, Maria. Tu mélanges tout. Lysistrata n’a rien à voir avec l’histoire des Danaïdes ! Il y a erreur dans un cas comme dans l’autre mais pour des raisons totalement différentes.
Maria : Là, je ne comprends plus. L’un des groupes de femmes utilise la sexualité, tandis que l’autre a directement recours aux armes. C’est ça ?
Grâce : Non, c’est pas ça ! Il manque aux deux groupes une vision synthétique des choses, une idéologie…
Le débat s’était brutalement interrompu lorsque les filles avaient aperçu Gordon. Elles s’étaient levées précipitamment, l’avaient salué, puis l’avaient regardé passer à pas pressés, cachant sa gêne. Elles avaient toutes cet étrange éclat dans les yeux… quelque chose qui lui donnait l’impression qu’elles voyaient en lui un spécimen exceptionnel, un symbole… mais de quoi ? Il n’aurait su le dire.
Tracy aussi avait eu ce regard. Quoi qu’il signifiât, Gordon ne voulait pas en entendre parler. Il supportait déjà assez mal de voir mourir pour lui des hommes… alors, que des femmes se mettent à…
— Non, dit-il à Dena, secouant la tête pour préparer la fin de sa réponse : Pas à ce point.
Elle éclata de rire et lui serra plus fort le bras.
— Bon, je me contenterai de ça pour l’instant.
Il savait malheureusement que ce n’était que pour l’instant.
Ils atteignirent l’ancien restaurant universitaire et un garde à l’entrée les débarrassa de leur manteau. Dena eut la sagesse élémentaire de rester en compagnie de l’homme de garde et de laisser Gordon aller seul au-devant des mauvaises nouvelles.
La jeunesse est quelque chose de merveilleux. Gordon se souvenait de son adolescence, juste avant l’Apocalypse ; rien n’aurait su le refréner à cette époque, à part peut-être la perte de sa voiture !
Les quelques garçons qui avaient quitté le sud de l’Oregon avec Johnny Stevens, quinze jours plus tôt, et Johnny lui-même, avaient connu le pire, l’enfer…
Il paraissait toujours ses dix-sept ans, assis près du feu à faire tourner dans ses doigts son bol de bouillon fumant. Il avait besoin d’un bon bain chaud et, peut-être, d’une quarantaine d’heures de sommeil ininterrompu. Ses longs cheveux blonds et sa barbe rare cachaient mal une multitude d’égratignures et le seul détail de son uniforme qui ne fût pas en loques n’était autre que l’écusson soigneusement reprisé qui portait ces simples mots :
SERVICE POSTAL DES ÉTATS-UNIS RESTAURÉS
— Gordon, fit-il avec un large sourire en se levant.
— J’ai prié pour que tu reviennes sain et sauf, lui dit Gordon en le prenant dans ses bras. (Il repoussa la liasse de dépêches que le jeune homme avait sortie de sa pochette de toile cirée… des dépêches qu’il avait dû défendre au péril de sa vie.) Je les regarderai dans un moment. Assieds-toi et bois pendant que c’est chaud.
Gordon s’accorda le temps de jeter un coup d’œil vers l’âtre immense. Les nouvelles recrues méridionales étaient entre les mains du personnel médical qui avait établi son antenne d’urgence dans le réfectoire. L’un des gars avait le bras en écharpe. Un autre était étendu sur une table et le Dr Pilch, le médecin-major, s’occupait d’une longue entaille dans son cuir chevelu.
Les huit autres buvaient à petites gorgées leur bouillon, les yeux rivés sur Gordon, sans rien cacher de la curiosité qu’il leur inspirait. Johnny avait dû en chemin leur rebattre les oreilles avec son répertoire d’histoires. Ils donnaient l’impression d’être prêts, pressés même, de se battre.
Mais pas un seul avait plus de seize ans.
Autant pour notre dernier espoir, songea Gordon.
Cela faisait près de vingt ans que les populations du sud de l’Oregon résistaient aux survivalistes de la Rogue River. Dans les dix dernières, ils avaient même réussi à maintenir le statu quo avec les barbares, en leur infligeant de mémorables raclées. À la différence de ceux du Nord, les éleveurs et les fermiers des alentours de Roseburg n’avaient pas été affaiblis par de longues années de paix. C’étaient des hommes coriaces qui connaissaient d’instinct leur ennemi.
Ils avaient de vrais chefs. L’un d’eux était connu pour avoir réexpédié chez elles des bandes armées holnistes, avec de sanglants souvenirs. Nul doute qu’il fallût voir dans cette résistance l’origine du projet de débordement par le nord de la part des agresseurs. Avec une audace insensée, les survivalistes avaient pris la mer pour débarquer à Florence, largement au nord des terres de leurs adversaires traditionnels.
C’était un chef-d’œuvre de stratégie et rien maintenant ne semblait pouvoir les arrêter. Les fermiers du Sud n’avaient envoyé que dix gars pour les aider. Dix gosses.
Les recrues se mirent au garde-à-vous à l’approche de Gordon. Il les passa en revue et, à chacun, demanda son nom et sa commune d’origine. Ils lui serrèrent la main avec passion et lui donnèrent du monsieur l’inspecteur. Ils espéraient tous, à n’en pas douter, conquérir l’honneur suprême, entrer dans les postes… devenir les fonctionnaires d’une nation qu’ils étaient trop jeunes pour avoir jamais connue.