Mais ni ça ni le fait que cette nation n’existait plus n’allait les empêcher de mourir pour elle, Gordon le savait.
Il remarqua Phil Bokuto dans un coin, en train d’écorcer un bâton. L’ex-marine ne disait rien mais, à coup sûr, il jaugeait déjà les jeunes gens, et Gordon était d’accord. Si l’un d’entre eux montrait des capacités, il rejoindrait le corps des éclaireurs, quoi que dussent en dire Dena et ses nénettes !
Gordon sentait qu’elle observait tout depuis l’entrée de la salle. Il fallait qu’elle fût convaincue de ne jamais obtenir son accord sur le nouveau plan qu’elle lui proposait. Pas tant qu’il aurait le commandement de l’armée de la Basse-Willamette.
Pas tant qu’il aurait un souffle de vie dans le corps.
Il resta encore quelques minutes à parler avec les recrues. Lorsque son regard retourna à Dena, elle avait disparu, probablement partie transmettre les nouvelles à sa secte d’amazones en herbe. Résigné, Gordon accepta la perspective d’un inévitable affrontement.
Il revenait vers Johnny lorsqu’il le vit tripoter sa pochette. Cette fois, le jeune homme ne se laisserait pas éconduire. Gordon fut accueilli par le paquet de plis au bout d’un bras tendu.
— Désolé, Gordon, dit-il sans élever la voix. J’ai fait de mon mieux mais ils n’ont tout simplement rien voulu entendre ! Je leur ai pourtant remis vos lettres, mais… (Il laissa sa phrase en suspens et secoua la tête d’un air désespéré tandis que Gordon feuilletait les réponses à des appels au secours remontant à près de deux mois.) En revanche, ajouta Johnny avec un brin d’ironie dans la voix, ils désirent tous faire partie du réseau postal. Même si nous tombons ici, il restera une petite tranche d’Oregon libre et administrativement prête à accueillir le reste de la nation.
Sur les enveloppes jaunies, Gordon reconnut les noms d’agglomérations situées tout autour de Roseburg et dont la légende était parfois arrivée jusqu’ici. Il lut quelques réponses. Elles étaient courtoises, manifestaient de la curiosité – parfois même de l’enthousiasme – pour la nouvelle d’une renaissance des États-Unis, mais s’abstenaient de toute promesse. Et nulle ne parlait d’envoyer des renforts.
— Et George Powhatan ?
Johnny haussa les épaules.
— Là-bas, tous les maires, shérifs, ou caïds locaux ont les yeux tournés vers lui. Ils ne feront jamais rien tant qu’ils ne l’auront pas vu leur en donner l’exemple.
— Je ne vois pas de réponse de Powhatan, dit Gordon qui avait passé en revue toutes les lettres.
Johnny fit signe qu’il n’y en avait pas.
— Il prétend qu’il n’a pas confiance dans le papier, Gordon. De toute façon, sa réponse tient en un mot, et il m’a chargé de vous la transmettre de vive voix. (Johnny baissa de plusieurs tons.) Il m’a dit de vous dire : Désolé.
4
Il vit de la lumière sous la porte de sa chambre lorsque, beaucoup plus tard dans la soirée, il y retourna. Sa main resta suspendue, hésitante, à quelques centimètres de la poignée. Il avait le net souvenir d’avoir soufflé sa bougie avant d’aller converser avec Cyclope.
Un doux parfum de femme résolut le mystère avant même qu’il eût entrebâillé sa porte. Dena était assise dans son lit, la couverture remontée sur les genoux. Elle portait une chemise ample de lin blanc filé à la maison et tenait un livre dans la clarté diffuse de la bougie posée près du lit.
— Tu vas t’user les yeux, lui dit-il en lançant la pochette de Johnny sur le bureau.
Dena répondit sans lever le nez.
— C’est vrai. Mais puis-je te rappeler que c’est toi qui as fait régresser ta chambre à l’âge de pierre alors que tout le reste de l’immeuble a l’électricité ? Je suppose que vous autres, spécimens d’avant-guerre, avez toujours dans un coin du crâne l’idée stupide que l’éclairage aux chandelles a quelque chose de romantique. Je me trompe ?
En fait, Gordon n’était pas très sûr de la raison qui l’avait poussé à dévisser toutes les ampoules de sa chambre pour les mettre soigneusement dans une boîte qu’il avait rangée au fond d’un placard. Durant ses premières semaines à Corvallis, Gordon avait pourtant senti son cœur faire des bonds dans sa poitrine chaque fois que l’occasion s’était présentée de tourner un bouton pour faire à nouveau courir les électrons, comme au temps de sa jeunesse.
Maintenant, dans sa propre chambre du moins, il ne pouvait plus supporter la lumière électrique.
Il se versa de l’eau dans un verre et secoua le flacon de poudre dentifrice au-dessus de sa brosse à dents.
— Tu as une bonne quarante watts dans ta chambre, lui rappela-t-il. Pourquoi ne vas-tu pas lire là-bas ?
Dena feignit d’ignorer la remarque et cala le livre sur la pointe de ses genoux, le maintenant ouvert à sa page du plat de la main.
— Ah, je n’y comprends vraiment rien ! déclara-t-elle, exaspérée. Si j’en crois ce livre, l’Amérique vivait une renaissance culturelle juste avant l’Apocalypse. Bien sûr, il y avait ce Nathan Holn qui prêchait la doctrine super-machiste complètement démente – et sans doute de réels problèmes à l’étranger avec la Mystique Slave – mais, dans l’ensemble, c’était une époque particulièrement brillante ! Dans l’art, dans la musique, dans les sciences, tout semblait sur le point de connaître un immense essor. Et pourtant, cette enquête menée à la fin du siècle prétend que la majorité des Américaines d’alors continuaient à se méfier de la technologie. Je n’arrive pas à y croire ! Étaient-elles donc toutes folles ?
Gordon se rinça la bouche, cracha l’eau dans la cuvette et jeta un coup d’œil sur la couverture du livre. Le titre y était imprimé en chatoyants caractères holographiques :
UN PORTRAIT DE L’AMÉRIQUE EN 1990
Il se retourna vers Dena, brandissant sa brosse à dents.
— Ce n’est pas si simple. La technologie a été considérée pendant des milliers d’années comme une activité spécifiquement masculine. Même en cette fin du vingtième siècle, il n’y avait toujours qu’une infime proportion de femmes parmi les ingénieurs et les savants, quoique les résultats fussent là pour prouver qu’elles avaient des compétences égales.
— Ça n’a rien à voir ! l’interrompit Dena qui referma brusquement son livre et fit danser dans la lumière sa longue chevelure châtain clair pour donner plus de force à son propos. Ce qui importe, c’est de savoir à qui profitaient ces progrès. Même s’il s’agissait d’un domaine essentiellement masculin, la technologie faisait infiniment plus pour la femme que pour l’homme. Compare l’Amérique de ton temps au monde d’aujourd’hui, et ose me dire que j’ai tort !
— D’accord, concéda Gordon, le présent est un enfer pour les femmes. (Il prit le broc et versa de l’eau sur un gant de toilette. Il se sentait très las.) La vie est plus éprouvante pour elles qu’elle ne l’est pour les hommes. Elle est brutale, remplie de souffrances et atrocement brève. Et quand je pense qu’à ma grande honte je t’ai laissée affecter des filles à la pire, à la plus dangereuse des…
Dena paraissait déterminée à ne pas lui laisser terminer sa phrase. À moins que, bouleversée par la mort de Tracy, elle ne préférât changer de sujet.
— Je ne te le fais pas dire ! Voilà pourquoi j’aimerais savoir ce qui terrifiait les femmes avant-guerre dans la technologie – si tant est que ce livre soit autre chose qu’un tissu d’inepties – alors que la science avait tant fait pour elles. Et alors que l’alternative était si terrible.