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Gordon suspendit le gant humide à sa place et secoua la tête. Cela remontait si loin. Depuis lors, au cours de ses voyages, il avait assisté à des horreurs qui eussent laissé Dena sans voix, si la fantaisie bien étrange l’avait pris de les lui raconter.

Elle n’était encore qu’une gamine en bas âge lorsque la civilisation s’était effondrée. Hormis les atroces journées qui avaient directement précédé son adoption dans la maison de Cyclope – journées vraisemblablement effacées depuis longtemps de sa mémoire – elle avait grandi dans ce qui était peut-être le seul endroit au monde où subsistât un vestige du confort d’antan. Pas étonnant qu’elle n’eût pas encore de cheveux blancs à l’âge déjà mûr, désormais, de vingt-deux ans.

— Il y a ceux qui prétendent que ce fut précisément la technologie qui amena la ruine de la civilisation, suggéra-t-il en s’asseyant sur une chaise près du lit et en fermant les yeux dans l’espoir qu’elle aurait assez d’intuition pour partir sans tarder. Et l’opinion de ces gens mérite d’être prise en considération. Les bombes, les épidémies, l’Hiver de Trois Ans, l’explosion de tous les réseaux d’une société interdépendante…

Cette fois, ce ne fut pas Dena qui l’interrompit mais sa propre voix qui d’elle-même passa sur le mode intérieur. Il ne pouvait tout simplement pas poursuivre tout haut sa litanie.

… cliniques… universités… restaurants… avions transportant les citoyens d’un monde libre partout où ils désiraient aller…

… rires d’enfants au regard clair dansant dans le faisceau de gouttelettes d’un tourniquet d’arrosage… images reçues des satellites de Jupiter et de Neptune… rêves d’étoiles… extraordinaires et sages machines qui élaboraient pour nous des jeux de mots délicieux et nous rendaient si fiers…

… le savoir…

— Foutaises anti-science, dit Dena, repoussant en deux mots la suggestion de Gordon. Ce sont les gens, et non la science, qui ont perdu le monde. Tu le sais très bien, Gordon. C’est un type bien précis de gens qui est responsable de ce qui est arrivé.

Gordon n’avait même plus l’énergie de hausser les épaules. De toute manière, quelle importance tout ça pouvait-il avoir désormais ?

Lorsqu’elle reprit la parole, ce fut d’une voix plus douce :

— Allez, viens que je te débarrasse de ces vêtements trempés de sueur.

Gordon voulut protester. Ce soir, il n’avait qu’une envie : se rouler en boule dans les draps, se couper du monde extérieur et remettre au lendemain les décisions qu’il avait à prendre. Mais Dena resta ferme et déterminée. Ses doigts travaillèrent avec diligence sur ses boutons puis elle le renversa sur l’oreiller.

Il y retrouva le parfum qui l’avait accueilli dès l’entrée.

— Je sais ce qui a tout fichu en l’air, déclara Dena sans pour autant s’interrompre dans sa tâche. C’est le livre qui avait raison. Les femmes ont péché par manque de vigilance. Le féminisme s’est laissé détourner sur des objectifs au mieux accessoires, passant ainsi à côté du vrai problème : les hommes. Vous autres, vous faites assez correctement votre boulot… quand il s’agit de concevoir, de mettre en forme, de fabriquer des choses. De ce point de vue, les mâles peuvent être considérés comme des êtres brillants. Mais n’importe qui avec deux sous de jugeote est capable de voir qu’un quart ou la moitié d’entre eux sont aussi des dingues, des violeurs et des assassins. C’était notre tâche d’avoir l’œil sur vous, de cultiver les meilleurs et d’éliminer les salauds. (Elle hocha la tête, tout à fait satisfaite de son raisonnement.) Oui, ce sont les femmes qui ont échoué… en laissant les choses se produire.

— Dena, grogna Gordon, est-ce que tu sais que tu es bonne pour l’asile ?

Il avait compris où elle voulait en venir. Il ne s’agissait là que d’un nouveau moyen détourné pour lui faire admettre l’une de ces stratégies insensées qu’elle ne cessait d’inventer pour gagner la guerre. Mais, cette fois, il n’allait pas se laisser avoir.

Consciemment, il n’avait qu’un désir : qu’elle s’en allât et le laissât tranquille. Mais les effluves de son parfum flottaient et, même les yeux fermés, il devina le moment où la chemise de la jeune femme atterrit sans bruit sur la moquette et où la bougie s’éteignit.

— Je suis peut-être folle, dit-elle, mais je sais de quoi je parle. (Les couvertures remontèrent et elle se glissa contre lui.) J’en ai l’intime conviction. C’était notre faute.

La douce caresse de sa peau sur la sienne fut comme un fourmillement d’électricité délicieux. Gordon sentit son corps répondre tandis que, derrière ses paupières crispées, il s’accrochait encore à sa fierté, tentant de fuir dans le sommeil.

— Les femmes ne referont pas deux fois la même erreur, lui chuchota-t-elle en enfouissant son visage dans son cou et en laissant courir ses doigts sur son épaule. Nous en savons beaucoup plus qu’avant sur les hommes… sur les héros et sur les salauds, et nous sommes à même de faire la différence. Nous en savons également beaucoup plus sur nous-mêmes.

Elle avait la peau toute chaude. Les bras de Gordon se nouèrent autour de sa taille et il la serra contre lui.

— Cette fois, soupira-t-elle, nous saurons faire la différence.

Gordon posa fermement ses lèvres sur celles de Dena. C’était la seule façon de la forcer à s’arrêter enfin de parler.

5

— Comme le jeune Mark va vous en faire la démonstration, même un enfant peut se servir de nos nouvelles lunettes de vision nocturne à infrarouge, lesquelles – couplées à un illuminateur laser – permettent le repérage d’une cible dans une obscurité presque totale.

Le Conseil pour la Défense de la vallée de la Willamette siégeait derrière une longue table sur l’estrade du plus grand auditorium de l’ancienne université d’État de Corvallis. Toute son attention se concentrait sur Peter Aage qui présentait au public la dernière « arme secrète » mise au point dans les laboratoires des serviteurs de Cyclope.

Gordon distinguait à peine la silhouette dégingandée de l’ingénieur lorsque les lumières s’éteignirent et que l’on ferma les portes de la salle. Mais la voix d’Aage portait haut et clair.

— Au fond de l’auditorium, nous avons placé une souris dans une cage : elle représente l’infiltration ennemie. Mark va maintenant activer les détecteurs de son casque (il y eut un faible clic dans les ténèbres), puis opérer un balayage à la recherche du rayonnement thermique émis par la souris…

— Ça y est, je la vois ! fit la voix flûtée de l’enfant.

— Très bien, mon garçon. Maintenant, Mark va faire porter le faisceau de l’illuminateur sur l’animal…

— Je l’ai.

—… et une fois celui-ci verrouillé sur la cible, notre opérateur de pointage va modifier la fréquence du laser de sorte qu’à son point d’impact apparaisse bien visible pour le reste d’entre nous… une souris !

Gordon scruta les noires profondeurs de la salle. Il ne se passa rien.

Quelqu’un dans l’assistance étouffa un rire.

— P’t-êt’qu’elle s’est fait bouffer ! fit une voix railleuse.

— Ouais. Dites, les grosses têtes, p’t-êt’que vous devriez régler vot’machin pour qu’il cherche un chat !

Et un retentissant miaou ! déchira les ténèbres.