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Quoique le président du Conseil fît pleuvoir une grêle de coups de marteau sur la table, Gordon se joignit aux petits malins pour rire sans retenue. Il fut même tenté de placer une remarque spirituelle de son cru mais, sa voix étant connue de tous, il risquait de froisser les sentiments de certains en ne se conformant pas à l’austère dignité de son rôle dans cette assemblée.

Un remous sur sa gauche lui apprit que les techniciens se regroupaient dans le noir pour commenter à voix basse la situation. Finalement, quelqu’un réclama de la lumière. Les néons se rallumèrent en hésitant et les membres du Conseil battirent des paupières pour réaccoutumer leurs yeux à la clarté retrouvée.

Mark Aage, le petit garçon de dix ans que Gordon avait sauve quelques mois plus tôt dans les ruines d’Eugene, ôta le casque dans lequel étaient insérées les lunettes et promena un regard étonné sur les membres du Conseil.

— Mais j’la voyais, la souris, insista-t-il. J’la voyais même très bien. Et j’l’ai vraiment touchée avec le rayon laser. C’est les couleurs qui ont pas voulu v’nir.

Peter Aage était gêné. Il portait la même livrée blanche rehaussée de noir que les techniciens qui se bousculaient autour de l’appareil défectueux.

— Hier, il a parfaitement fonctionné sur une batterie de cinquante essais, expliqua-t-il. Ça vient peut-être du convertisseur paramétrique. Il lui arrive parfois de se coincer. Bien sûr, il ne s’agit que d’un prototype, et personne en Oregon n’a tenté de construire quelque chose de similaire depuis près de vingt ans. Toutefois, il va nous falloir traquer ces vices de fonctionnement avant de pouvoir produire l’appareil en série.

Trois groupes composaient le Conseil. Deux hommes et une femme vêtus, comme Peter, de la robe des serviteurs de Cyclope hochèrent la tête d’un air compréhensif. Les autres conseillers arboraient des mines qui en disaient long sur leurs réserves.

Deux hommes à la droite de Gordon, habillés d’une chemise bleue et d’une veste de cuir identique à la sienne se signalaient également par l’écusson cousu sur leur épaule, où l’on voyait un aigle s’élever avec superbe au-dessus d’un bûcher souligné par ces mots :

SERVICE POSTAL DES ÉTATS-UNIS RESTAURÉS

Les « collègues » de Gordon échangèrent un regard ; l’un d’eux leva les yeux au ciel d’un air dégoûté.

Au centre de la table siégeaient deux femmes et trois hommes – dont le président du Conseil – représentant les diverses régions de l’alliance, des comtés dont le respect envers Cyclope avait jadis été le seul ciment mais qui, depuis une date récente, se voyaient également liés par un réseau postal en extension et, surtout, par leur terreur d’un ennemi commun. Pas un seul n’était habillé comme son voisin mais tous portaient un brassard sur lequel était fixé le même emblème étincelant : un V et un W superposés, les initiales de la vallée de la Willamette. Ce sigle chromé se trouvait disponible en quantité suffisante pour pouvoir être distribué à toute l’armée ; on l’avait récupéré sur bon nombre d’automobiles abandonnées.

Ce fut l’un de ces délégués régionaux qui posa la première question :

— Combien de ces gadgets pensez-vous réussir à monter d’ici le printemps ?

— Si tout va bien, répondit Peter après un temps de réflexion, je crois que nous devrions en avoir une douzaine environ pour la fin mars.

— Et qui marchent tous à l’électricité, je suppose ?

— En effet. Nous les fournirons accompagnés d’un générateur manuel. L’ensemble n’excédera pas vingt-cinq kilos.

Les fermiers échangèrent des regards muets. La femme qui représentait les communautés indiennes des Cascades semblait être leur porte-parole à tous.

— J’veux bien croire que ce dispositif de vision nocturne puisse être utile pour défendre quelques secteurs clés contre les attaques-surprises, mais j’aimerais savoir ce qu’on peut en attendre après la fonte des neiges, lorsque les coupeurs de couilles reprendront leurs raids et brûleront un par un tous nos villages et hameaux ? On ne peut quand même pas coller toute la population de la vallée dans Corvallis ? Nous y crèverions de faim en quelques semaines.

— Ouais, c’est vrai, lança un autre fermier. Et où sont toutes ces super-armes que vous autres, les grosses têtes, étiez censés nous inventer ? Il vous s’rait pas v’nu l’idée stupide de débrancher Cyclope, par hasard ?

Ce fut au tour des serviteurs d’échanger des regards. Leur chef, le Dr Taigher, protesta :

— Vous êtes injustes à notre égard. Nous n’avons pas réellement disposé du temps nécessaire pour de telles inventions. Il faut comprendre que Cyclope a été construit pour servir en temps de paix et qu’il est obligé de se reprogrammer complètement pour être à même de traiter des données d’ordre stratégique ou tactique. En outre, s’il est capable de nous fournir des plans grandioses, c’est à nous, pauvres humains faillibles, de les mettre à exécution !

Gordon n’en revenait pas. Le doyen des serviteurs se comportait comme un homme sincèrement outré qu’on pût mettre en doute la valeur de sa machine à oracles… Les gens de la vallée continuaient à le révérer comme le magicien d’Oz. Les délégués des municipalités septentrionales secouèrent la tête, respectueux mais têtus.

— Maintenant, reprit la femme, je serais bien la dernière à critiquer Cyclope. Je suis sûre qu’il débite les idées sur un rythme aussi rapide que possible. Mais je ne vois pas en quoi ce casque pour voir la nuit sera mieux que ces ballons dont vous n’arrêtez pas de nous parler, ou que ces bombes à gaz ou que ces trucs que vous comparez à des petites mines. Nous n’en aurons jamais en nombre suffisant pour en attendre quelque chose ! Et même si vous les fabriquiez par centaines, voire même par milliers, ce s’rait peut-être utile si on s’battait contre une véritable armée, comme avant-guerre : au Vietnam ou au Kenya. Mais contre ces putains d’survivalistes, j’me demande même si on aura l’occasion d’s’en servir.

Gordon ne disait mot mais il était d’accord sur toute la ligne avec la vieille Indienne. Le Dr Taigher regardait ses mains, songeur. Après seize années d’escroquerie tranquille et bénigne, à se contenter de remettre en circulation quelques petites merveilles du vingtième siècle pour entretenir la fascination des fermiers, lui et ses techniciens se trouvaient sommés de faire enfin de vrais miracles. Rafistoler des jouets et brancher des générateurs sur des éoliennes ne suffisait plus.

Le voisin de droite de Gordon s’anima. C’était Éric Stevens, le grand-père du jeune Johnny. Le vieil homme portait le même uniforme que Gordon et représentait la région de la Haute-Willamette : quelques villes, juste au sud d’Eugene, et qui s’étaient jointes à l’alliance.

— Nous sommes retournés à la case départ, dit-il. Les gadgets de Cyclope peuvent aider, çà et là. Je crois qu’ils auront avant tout pour effet de renforcer des places déjà fortes, mais nous sommes tous d’accord pour conclure qu’ils ne seront qu’une gêne mineure pour l’ennemi. Ainsi que Gordon nous l’a toujours précisé, nous ne pouvons attendre de l’Est une aide quelconque dans un proche avenir. Il s’écoulera encore une décennie, sinon plus, avant que les États-Unis Restaurés soient en mesure d’acheminer jusqu’ici des moyens militaires, quels qu’ils soient. Nous avons à tenir jusque-là ! (Le vieillard promena sur les membres du Conseil un regard farouche.) Et il n’y a qu’un moyen de tenir, c’est de se battre ! (Il assortit son affirmation d’un violent coup de poing sur la table.) Ce qui nous ramène à notre point de départ puisque ce sont les hommes qui constituent le facteur décisif.