Выбрать главу

Un murmure approbateur courut parmi les conseillers mais Gordon n’y prêta pas garde ; toute son attention était accaparée par Dena : assise en contrebas dans la salle, elle guettait visiblement l’occasion de placer un mot. Elle secouait la tête et Gordon pouvait lire dans ses pensées.

Pas seulement les hommes… se disait-elle. La grande jeune femme portait la robe des serviteurs mais Gordon savait où allait en réalité son allégeance. Trois de ses disciples l’entouraient, toutes vêtues de l’uniforme de peau des éclaireurs de l’armée de la Willamette, toutes membres actifs de la faction excentrique dont elle était l’inspiratrice.

Le Conseil les tenait à l’écart et aurait immédiatement repoussé tout projet venant d’elles. Il s’en était même fallu de peu qu’elles ne fussent refusées dans l’armée. Elles ne devaient leur victoire qu’à la survivance, dans cette vallée encore civilisée, de sentiments féministes remontant au siècle précédent.

Gordon sentait le désespoir croissant qui gagnait le Conseil aujourd’hui. Les nouvelles rapportées du Sud par Johnny Stevens avaient frappé un rude coup. Bientôt, lorsque la neige cesserait de tomber et que reviendraient les douces pluies de printemps, les conseillers se raccrocheraient à n’importe quel plan, si stupide fût-il.

Gordon décida d’entrer dans la discussion avant de la voir dégénérer. Le président s’empressa de lui donner la parole lorsqu’il leva la main.

— Nous disposons peut-être encore de six à huit semaines de mauvais temps avant d’avoir à subir la reprise de l’activité ennemie. Après avoir entendu les rapports des diverses commissions qui ont enquêté sur l’entraînement des troupes et sur leur approvisionnement en matériel, il est clair que notre tâche est toute tracée. (De fait, c’était avec le compte rendu de Philip Bokuto que s’était amorcée, le matin même, l’avalanche de mauvaises nouvelles. Gordon reprit sa respiration.) Dès le début de l’invasion holniste, l’été dernier, je vous ai prévenus de n’attendre aucune forme de secours du reste de la nation. Le réseau postal qu’il m’a été permis d’établir avec votre aide ne constitue que la toute première étape du long processus menant à la réunification effective du continent. Dans les années à venir, en pratique, l’Oregon devra résister seul à l’agression survivaliste.

Il s’arrangeait pour mentir par induction, veillant à ne pas s’écarter, dans ses paroles, de la stricte vérité littérale. C’était un art dans lequel il était passé maître, même s’il n’en tirait aucune fierté.

— Je ne vous mâcherai pas mes mots. Le fait que les gens de Roseburg et de ses alentours n’aient pas voulu, ou pu, nous envoyer davantage que cette aide symbolique est le plus rude coup qui nous ait été porté. Ceux du Sud ont l’expérience, la compétence et, par-dessus tout, le commandement dont nous avons besoin. À mon sens, les convaincre de nous porter secours doit prendre le pas sur tout autre objectif.

Il marqua une pause.

— Je compte me rendre en personne dans le Sud, reprit-il, pour tenter de les faire changer d’avis.

Le tumulte fut instantané.

— Gordon, c’est de la folie !

— Vous ne pouvez pas…

— Nous avons besoin de vous ici !

Gordon ferma les yeux. En quatre mois, il avait forgé une alliance assez forte pour donner du fil à retordre aux envahisseurs et les frustrer de la victoire facile qu’ils escomptaient… Et ce petit succès, il le devait essentiellement à ses talents de raconteur d’histoires, de poseur… de menteur.

Sur ses talents de chef, en revanche, il ne se faisait aucune illusion. Il savait que ce n’était pas lui mais son image qui assurait la cohésion de l’armée de la Willamette… sa légendaire autorité d’inspecteur des postes, de fantôme vivant d’une nation ressuscitée.

Une nation dont, en fait, l’unique et ultime lueur ne sera bientôt plus qu’un tas de cendres refroidies si l’on ne se dépêche pas de faire quelque chose. Je suis incapable de mener ces gens ! Ce dont ils ont besoin, c’est d’un général ! D’un guerrier !

Il leur faut un homme de la trempe de George Powhatan.

Il mit fin au brouhaha en levant la main.

— Je vais y aller. Et je veux que vous me fassiez tous la promesse de ne pas donner votre accord en mon absence à une quelconque forme d’entreprise insensée ou désespérée.

Sur ces mots, il fixa Dena. Elle soutint son regard, mais ses lèvres tremblaient ; puis ses yeux s’embuèrent et, brusquement, elle détourna la tête.

Est-ce pour moi qu’elle se fait du souci ? se demanda Gordon. Ou pour son plan ?

— Je serai de retour avant le printemps, promit-il. De retour avec des renforts.

Et, plus bas, il conclut :

— Ou alors, je serai mort.

6

Il fallut trois jours de préparation au départ. Trois jours pendant lesquels Gordon rongea son frein, rageant que son départ fût prétexte à tant de complications.

De fait, c’était devenu une véritable expédition : le Conseil avait insisté pour qu’une escorte de quatre hommes commandée par Bokuto l’accompagnât, au moins jusqu’à Cottage Grove. Johnny Stevens et l’un des volontaires du Sud devaient, quant à eux, chevaucher en avant pour lui préparer la route. Après tout, n’était-il pas normal que M. l’inspecteur fût correctement annoncé ?

Aux yeux de Gordon, c’était absurde. Une heure passée, avec Johnny, sur une vieille carte routière d’avant-guerre eût largement suffi pour savoir comment aller là où il voulait se rendre. Le roulement d’une paire de montures rapides lui eût assuré une protection aussi efficace qu’une escouade entière.

Gordon était particulièrement en colère d’avoir à prendre Bokuto dont il jugeait la présence indispensable à Corvallis. Mais le Conseil n’avait rien voulu entendre : il fallait accepter ces conditions ou se voir refuser l’autorisation de partir.

Le détachement quitta Corvallis au petit matin, par un froid mordant qui faisait se condenser en panaches de brume le souffle des chevaux. Comme ils dépassaient le terrain de sport de l’université, ils y virent une colonne de recrues qui marchaient au pas en chantant. Si ténues que fussent leurs voix dans la distance, il n’était pas difficile d’y reconnaître celles d’un nouveau contingent de soldâtes de Dena.

Oh, je n’vais pas me marier, Me marier, me marier Avec un typ’qui fum’, qui rote, Qui s’gratte ou braille des blagu’s idiotes. Plutôt qu’ainsi me marier, J’préfèr rester, j’préfèr rester Jusqu’à la fin d’ma vie vieille fille Et faire la difficile.

La petite troupe défilait les yeux fixés sur l’horizon mais, bien qu’il fût trop loin pour voir l’expression de Dena, il était sûr que le regard de la jeune femme pesait sur lui.

Leurs adieux avaient servi de champ clos au combat entre passion charnelle et tension émotionnelle. Gordon n’était pas sûr que l’Amérique d’avant-guerre, avec ses mille variantes en matière de sexualité, ait jamais eu un nom à donner au type de relations qui étaient les leurs. S’éloigner était un réel soulagement pour lui, mais il savait qu’elle allait lui manquer terriblement.

Alors que, derrière lui, s’estompaient les voix féminines, Gordon s’aperçut qu’une boule, dans sa gorge, l’étouffait. Il tenta d’attribuer le phénomène à la légitime fierté que lui inspirait le courage de ces filles mais il lui était impossible de se cacher ce qu’il trahissait d’angoisse.