Ils chevauchaient maintenant à vive allure dans un paysage givré que rompaient de temps à autre les alignements des vergers dénudés. Ils voulaient atteindre Rowland avant le coucher du soleil. Telle était l’effarante proximité du front… moins d’une journée de route du pauvre centre de ce qu’il fallait considérer comme le dernier carré de la civilisation. Franchie cette ligne de palissades et de tranchées, ils pénétreraient chez l’ennemi.
À Rowland, de nouvelles rumeurs les attendaient… Une horde survivaliste aurait établi un duché dans les ruines d’Eugene. Les réfugiés parlaient de bandes de barbares en treillis déferlant sur la contrée, mettant les hameaux et les fermes à feu et à sang pour y prélever leur tribut de nourriture, de femmes et d’esclaves.
Si cette rumeur était fondée, elle posait un réel problème car leur itinéraire passait par la ville en ruine.
Bokuto insista pour éviter les risques inutiles. Ce fut à peine si Gordon desserra les dents pendant les trois jours qu’ils gaspillèrent sur des routes glissantes et boursouflées, à cause d’un large détour par l’est de Springfield qui les amena cap au sud et leur permit d’atteindre la ville fortifiée de Cottage Grove.
Peu de temps s’était écoulé depuis la réunification de ces quelques communautés du sud d’Eugene à celles, plus prospères, du Nord. Et voilà que les envahisseurs avaient presque rétabli la coupure.
Dans la représentation mentale que Gordon se faisait des espaces jadis couverts par le vaste État de l’Oregon, les deux bons tiers de la partie est étaient occupés par le jaune et le brun des hauts plateaux désertiques, des anciennes coulées de lave et du gigantesque rempart des Cascades.
En face, à l’ouest, la grise étendue du Pacifique limitait le ruban de la chaîne côtière battue par les pluies.
Aux extrémités nord et sud de l’État s’élargissaient deux zones de terra incognita. Au nord, la vallée de la Columbia miroitait encore des mortels éclats des bombes qui avaient torturé Portland et fait sauter tous les barrages sur le grand fleuve.
L’autre tache blanche débordait au sud sur plus de cent cinquante kilomètres à partir de la frontière d’une Californie inconnue… et se centrait autour de la région creusée de gorges profondes qui portait le nom du torrent qui les avait fait naître : la Rogue.
Même en des temps meilleurs, le secteur de Medford avait eu la réputation de servir de refuge à des éléments « incontrôlés ». Avant l’Apocalypse, on avait estimé que la vallée de la Rogue River arrivait en seconde position derrière les marais des Everglades en Floride quant au nombre de dépôts d’armes clandestins et de mitraillettes illégalement détenues par des particuliers.
Alors que les autorités civiles luttaient toujours pour rétablir une situation normale, c’étaient les hyper-survivalistes qui, seize ans auparavant, avaient porté le coup fatal au monde civilisé. Dans l’Oregon méridional, les disciples de Nathan Holn s’étaient montrés particulièrement violents. On n’avait jamais pu savoir quel avait été le sort des malheureux citoyens normaux de la région.
Entre le désert et l’océan, entre les radiations et la folie holniste, deux petites zones étaient sorties de l’Hiver de Trois Ans. Ce qu’elles avaient pu sauver de l’anéantissement leur avait permis de faire plus que gratter la terre comme des bêtes sauvages… C’étaient la vallée de la Willamette, au nord, et les communes autour de Roseburg, au sud. Mais, dans les premiers temps, le miracle méridional avait paru, à plus ou moins court terme, condamné à l’esclavage ou, pire encore, tombé entre les mains des nouveaux barbares.
Contre toute attente, il s’était néanmoins produit quelque chose entre la Rogue et l’Umpqua. Le cancer s’était vu stoppé. L’ennemi avait reculé.
Découvrir comment la chose avait été possible constituait l’ultime espoir de Gordon avant que le fléau transplanté ne prit pleinement possession du nouveau terrain vulnérable qu’il s’était trouvé plus au nord.
Car sur la carte mentale de Gordon, une hideuse tache rouge s’était répandue vers l’intérieur des terres depuis la tête de pont des plages à l’ouest d’Eugene. Et Cottage Grove était pratiquement coupé de la Basse-Willamette.
Ils eurent un aperçu du tour désespéré qu’avait pris la situation moins d’un kilomètre avant d’atteindre la ville. Les corps de six hommes étaient exposés au bord de la route, crucifiés sur des poteaux télégraphiques à demi couchés. Les cadavres arboraient les stigmates habituels.
— Qu’on les décroche ! ordonna Gordon, le cœur battant à tout rompre, la bouche sèche, avec la réaction typique que l’ennemi escomptait de cet exercice de terreur appliquée. Manifestement, les patrouilles de Cottage Grove n’osaient même pas s’aventurer si loin. Ça n’augurait rien de bon.
Une heure plus tard, il put constater que les choses avaient bien changé depuis son dernier passage. Des tours de guet s’érigeaient aux quatre coins du rempart d’argile qui, maintenant, renforçait la palissade et, sur une large zone autour de cette double enceinte, les vieux immeubles d’avant-guerre avaient été rasés pour créer un coupe-feu.
La population s’était vue multipliée par trois à cause des réfugiés qui, pour la plupart, s’entassaient dans un bidonville situé juste à l’intérieur des grandes portes. Les enfants s’y accrochaient aux jupes de femmes aux joues hâves et fixaient de grands yeux sur ces cavaliers venus du nord. Les hommes s’agglutinaient autour des feux qui brûlaient en permanence entre les cabanes pour s’y chauffer les mains. La fumée se mêlait à la puanteur de leurs corps qui avaient oublié toute hygiène pour former un brouillard malodorant et opaque.
Certains d’entre eux avaient la mine franchement patibulaire et Gordon se demanda quelle proportion de ces réfugiés n’était, en fait, que des holnistes infiltrés. Le cas s’était déjà présenté.
Ici aussi les nouvelles étaient désastreuses. Par le conseil municipal, ils apprirent que le maire, Peter von Kleek, avait trouvé la mort quelques jours auparavant dans une embuscade, alors qu’il tentait une sortie pour porter secours à un hameau assiégé. La perte était incalculable et Gordon en fut durement touché. Il y vit également l’explication du silence mortel qui régnait dans les rues.
Ce soir-là, à la lumière des torches sur une place bondée, il se fendit du discours le plus propre à relever un moral défaillant mais ne recueillit, cette fois, de la foule que des acclamations éparses et lasses. À deux reprises, il fut interrompu par l’écho d’une fusillade, porté par-dessus les remparts depuis les collines boisées qui dominaient la ville.
— Après la fonte des neiges, lui murmura le lendemain Bokuto comme ils quittaient Cottage Grove, je ne leur donne pas deux mois. Deux semaines au plus, si ces putains de survivalistes en mettent un coup.
Gordon ne jugea pas nécessaire de répondre. Cette ville était la cheville méridionale de l’alliance. Une fois qu’elle serait tombée, plus rien n’empêcherait le gros des forces ennemies de se tourner vers le nord pour concentrer ses attaques sur le cœur de la vallée, sur Corvallis même.
Ils chevauchaient à présent vers le sud dans des tourbillons de neige impalpable, remontant vers sa source la branche côtière de la Willamette. La forêt de pins vert sombre scintillait sous son manteau blanc et, çà et là, l’écorce rouge vif des myrtes tranchait sur les rives grises du torrent à demi pris par les glaces.
Quelques harles obstinés péchaient dans ces eaux glaciales, mettant une fois de plus à l’essai leur technique pour survivre jusqu’au printemps.