Au sud de la ville abandonnée de London, ils quittèrent ce qui n’était plus qu’un filet d’eau serpentant entre les congères pour suivre la route dans sa lente et régulière progression à travers un paysage désert où ils ne rencontrèrent que des fermes en ruine envahies de végétation et, de loin en loin, des stations-service dont il ne restait presque rien.
Jusque-là, ils avaient progressé dans le plus grand silence mais, à présent, même le méfiant Philip Bokuto avait la quasi-certitude qu’ils étaient hors du rayon d’action des patrouilles holnistes. Ils meublèrent la lenteur du voyage de quelques remarques et il leur arriva même de rire.
Les membres de l’expédition avaient tous passé la trentaine, aussi s’adonnèrent-ils au jeu du « souviens-toi »… se racontant des blagues qui seraient restées vides de sens pour ceux des nouvelles générations, et se disputant joyeusement sur d’obscurs arcanes sportifs presque oubliés. Gordon crut tomber de sa selle tant il riait du numéro d’imitation nasillarde qu’Aaron Schimmel leur fit des grandes stars de la télévision des années 90.
— C’est quand même sidérant qu’on ait tant de souvenirs de sa jeunesse emmagasinés comme ça, prêts à resurgir, fit-il observer à Philip. Un des signes avant-coureurs de la vieillesse, disait-on jadis, c’est justement que tu puisses te rappeler des choses d’il y a vingt ans plus facilement que des événements récents.
— Ouais, fit Bokuto avec un large sourire, avant d’ajouter d’une voix chevrotante : De quoi parlait-on déjà ?
Gordon mit sa main en cornet autour de son oreille.
— Hein ? Qu’est-ce que t’as dit, l’ami ? J’crois bien qu’c’était pas très bon pour l’ouïe tout ce rock qu’on écoutait dans l’temps.
Ils s’accoutumèrent au froid mordant des matinées d’hiver et au martèlement feutré des sabots de leurs chevaux sur l’herbe rase qui recouvrait la nationale. La nature guérissait – de nouveau les daims cherchaient leur pâture dans ces forêts – mais la présence de l’homme était loin d’avoir perdu son caractère exceptionnel : les villages abandonnés ne seraient pas repeuplés de sitôt.
Un par un, les affluents de la branche côtière de la Willamette disparurent derrière eux et, une journée après avoir franchi une étroite ligne de collines, ils se retrouvèrent dominant la rive d’un nouveau cours d’eau.
— L’Umpqua, leur apprit leur guide.
Ceux du Nord ouvrirent de grands yeux. Ce torrent glacé ne se jetait pas dans la paisible Willamette et, partant, dans la large Columbia. Il se taillait directement son impétueuse voie vers l’est, vers l’océan.
— Bienvenue sous le soleil de l’Oregon méridional, marmonna Bokuto, reprenant ses habitudes.
Le ciel les écrasait de son éclat. Les arbres même paraissaient plus sauvages ici que dans le Nord.
L’impression persista lorsque, de nouveau, réapparurent de part et d’autre de la route de petites agglomérations barricadées derrière leurs palissades. Du haut des escarpements, des hommes taciturnes les observaient avec des yeux méfiants et les laissaient passer sans rien dire. La nouvelle de leur arrivée les avait précédés et il était clair que ces gens n’avaient rien contre les postiers. Mais il était non moins évident qu’ils n’avaient que faire des étrangers.
Au cours d’une nuit d’étape dans le bourg de Sutherlin, Gordon put observer de près les mœurs de ceux du Sud. Leurs demeures étaient modestes et dénuées de tous les éléments de confort dont jouissaient les gens du Nord. Il était difficile, voire impossible, de trouver ici quelqu’un qui ne portât, inscrits dans sa chair, les stigmates bien visibles de la maladie, de la malnutrition, de l’épuisement dû au travail, ou de la guerre.
Quoiqu’ils n’eussent à l’égard des voyageurs de la Willamette nul mot, nul regard discourtois, il n’était pas sorcier de deviner ce qu’ils en pensaient :
Mous.
L’arrière-pensée des autorités locales était tout aussi évidente, même si elles exprimaient quelque compassion aux visiteurs :
Si les holnistes quittent le Sud, pourquoi diable irions-nous les en empêcher ?
Le surlendemain, une rencontre fut organisée entre Gordon et les chefs des communautés environnantes dans le centre commercial de Roseburg. Les vitrines étoilées par les balles laissaient voir des scènes qui rappelaient combien cette guerre de dix-sept ans centre les barbares de la Rogue River avait été destructrice. Les ruines noircies d’un fast-food avec encore, au-dessus de l’entrée, les restes fondus de son enseigne de plastique jaune marquaient l’endroit où la poussée ennemie s’était vue stoppée, près de dix ans plus tôt.
Depuis, jamais les survivalistes n’avaient tenté de renouveler une incursion de cette envergure, et Gordon était sûr que le lieu de la réunion avait été délibérément choisi pour insister sur ce point de l’histoire locale et sur l’enseignement qu’on pouvait en tirer.
Dans les mentalités, la différence entre le Nord et le Sud était tout aussi marquée que dans les modes de vie. Ici, l’on n’éprouvait que peu de curiosité pour la fabuleuse survie de Cyclope et pour l’hésitante renaissance de la technologie. Même les récits ayant trait à cette nation qui, dans les lointaines terres de l’Est, se relevait de ses cendres ne suscitèrent qu’un intérêt modéré. Ce n’était pas qu’on doutât de leur véracité mais les hommes de Glide, de Winston et de Lookinglass paraissaient tout simplement ne pas voir le changement qu’ils pouvaient en attendre.
— Nous perdons notre temps, dit Philip à Gordon. Ces paysans ont eu si longtemps à mener leur propre guerre qu’ils se fichent pas mal de tout, hormis de leur existence au jour le jour.
En sont-ils plus malins ? se demanda Gordon.
Mais Philip avait raison. Ce que pensaient ces maires, ces shérifs, ces hommes forts n’avait pas grande importance. Ils pouvaient faire les fanfarons, se prévaloir de leur indépendance, il était clair qu’il n’y avait qu’un homme, ici, dont l’opinion comptât.
Deux jours plus tard, Johnny Stevens pénétra dans Roseburg à bride abattue sur sa monture hors d’haleine. Il revenait de l’Ouest. Sans perdre un instant, il sauta au bas de sa selle et courut jusqu’à Gordon. Encore une fois, le message dont il était porteur tenait en un mot :
— Allez-y !
George Powhatan avait accédé à leur requête.
7
Les monts Callahan bordaient la Camas Valley sur plus de cent kilomètres, de Roseburg jusqu’à la mer. À leur pied, le bras principal de la petite Coquille River se ruait vers l’ouest sous les squelettes de ses ponts détruits avant de rejoindre ses branches nord et sud dans l’ombre matinale du Pain de Sucre.
Çà et là, sur la rive nord de l’impétueux fleuve côtier, des clôtures récentes soulignaient les contours des prés, pour l’heure couverts de neige poudreuse. De la fumée s’élevait de temps à autre par-dessus la palissade couronnant le sommet d’une colline.
En revanche, la rive sud était déserte, hormis des masses de ruines calcinées qui, lentement, succombaient sous l’implacable assaut des ronces.
Nulle fortification n’assurait la surveillance des gués. Les voyageurs en furent surpris car c’était dans cette vallée que la résistance à l’adversaire holniste avait commencé pour finalement réussir à ne plus céder un pouce de terrain.
Calvin Lewis tenta de leur en fournir l’explication. Le jeune homme maigre aux yeux noirs avait déjà servi de guide à Johnny Stevens lors de la précédente mission de ce dernier dans le sud de l’Oregon. Tandis qu’il parlait, sa main allait de droite et de gauche.