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— On ne garde pas un cours d’eau avec des places fortes, leur dit-il avec cet accent traînant particulier aux populations locales. On protège la rive nord en poussant de temps à autre des expéditions de reconnaissance sur la rive sud et en exerçant une surveillance constante sur ce qui s’y passe.

Philip Bokuto émit un grognement assorti d’un hochement de tête approbateur. De toute évidence, c’était exactement ainsi qu’il aurait procédé. Johnny Stevens s’abstint de tout commentaire : il avait déjà entendu ça.

Gordon gardait les yeux fixés sur les arbres, se demandant où pouvaient être les guetteurs. Pas de doute : il y en avait des deux côtés, occupés à suivre leur avancée. Par moments, il entrevoyait un mouvement ou le fugitif éclat, dans les hauteurs, de ce qui pouvait être le reflet du soleil sur une paire de jumelles. Il fallait reconnaître qu’ils étaient des chasseurs hors pair pour ce qui était de la discrétion. Bien meilleurs que les meilleurs dans l’armée de la Willamette… à l’exception, peut-être, de Phil Bokuto.

La guerre, dans le Sud, n’était pas de celles qui se font à coups d’armées, de compagnies, de sièges et de manœuvres stratégiques. Elle évoquait les batailles que s’étaient, jadis, livrées les Indiens d’Amérique… avec des victoires qui se mesuraient au succès de rapides et sanglantes razzias et au nombre de scalps récoltés.

Les survivalistes étaient passés maîtres dans la technique de la guerre éclair, et les populations de la Willamette, qui avaient perdu l’habitude d’une telle menace, constituaient une proie idéale.

Ici, toutefois, les fermiers étaient parvenus à repousser systématiquement les assauts des barbares. Estimant que ce n’était pas à lui d’examiner les tactiques auxquelles ils avaient eu recours, Gordon laissa Bokuto poser les questions. D’une part, il savait que ces talents s’acquéraient sur une vie entière ; d’autre part, sa présence ici n’avait qu’un seul but : non pas apprendre mais convaincre.

De la route qui escaladait en lacet le mont Pain de Sucre, on avait une vue grandiose sur le confluent des trois bras de la Coquille. La forêt de pins, sous la neige, ne donnait pas l’impression d’avoir beaucoup changé depuis les temps qui avaient précédé l’apparition de l’homme en ces lieux… comme si l’horreur des dix-sept derniers hivers n’avait de signification que pour d’éphémères créatures et ne concernait en rien l’immuable nature.

— Il arrive parfois que ces salopards tentent une percée à bord de grands canoës, leur dit Cal Lewis. La branche sud vient presque en ligne droite des alentours de la Rogue, et son courant est encore sacrément rapide ici, lorsqu’elle rejoint la branche centrale. (Le jeune homme sourit.) Mais George semble toujours savoir ce qu’ils mijotent. Il est toujours prêt à les recevoir.

Encore cette affection mêlée de crainte respectueuse à l’évocation du chef suprême des communautés de la Camas Valley. Cet homme mangeait-il du lion à son petit déjeuner ? Avait-il le pouvoir d’invoquer la foudre et de la faire s’abattre sur ses ennemis ? Après toutes les histoires que Gordon avait entendu raconter, il était prêt à croire n’importe quoi sur George Powhatan.

Soudain, ses larges narines palpitantes, Bokuto tira sur les rênes de sa monture et tendit un bras protecteur en travers de la poitrine de Gordon pour l’obliger à s’arrêter. En un éclair, l’ex-marine avait levé son pistolet-mitrailleur.

— Qu’est-ce qui se passe, Phil ?

Gordon sortit sa carabine de l’étui de selle et inspecta les pentes boisées. Sentant la nervosité de leurs cavaliers, les chevaux s’ébrouaient.

— C’est… (Bokuto humait l’air. Ses yeux se fendirent en une mimique incrédule.) Ça sent la graisse d’ours.

Calvin Lewis leva les yeux vers les arbres qui bordaient la route et sourit. Des profondeurs de l’écran vert sombre, juste devant eux, éclata un grand rire grave.

— Bravo, mon ami ! Vous avez les sens très aiguisés !

Sous le regard ébahi de Gordon et des autres, une gigantesque silhouette parut tomber du ciel entre deux sapins de Douglas et resta un moment campée là, immobile, se découpant dans la lumière du soleil d’hiver. Gordon sentit un frisson lui courir le long du dos et se demanda s’ils étaient confrontés à un véritable être humain ou au légendaire Sasquatch, l’abominable homme des neiges des régions du nord-ouest du pays.

Puis la forme sauta devant eux : c’était un homme d’environ cinquante ans au visage anguleux et aux longs cheveux gris retenus par un bandeau de perles. Une chemise à manches courtes de facture artisanale laissait voir ses bras vigoureux. Apparemment, le froid restait sans effet sur lui.

— Je suis George Powhatan, dit-il avec un large sourire. Bienvenue, messieurs, au mont Pain de Sucre.

Gordon avala sa salive. Quelque chose dans la voix de l’homme était l’exact reflet de son apparence physique. Il en émanait une puissance naturelle qui n’avait nul besoin d’être affichée ou même considérée comme un sujet d’orgueil. Powhatan écarta les mains.

— Allez, venez, vous qui avez du flair. Et vous autres aussi, avec vos drôles d’uniformes ! Ainsi, vous avez saisi dans l’air des effluves de graisse d’ours ? Montez donc jeter un coup d’œil à ma station météo ! Vous verrez à quoi ça peut servir.

Les visiteurs se détendirent et rangèrent leurs armes, mis à l’aise par le bon rire du géant.

Non, pas Sasquarch, se dit Gordon. Un chaleureux montagnard, rien de plus.

Il tapota l’encolure de son ombrageuse monture nordiste et se persuada qu’elle n’avait fait que réagir à l’odeur de la graisse fondue.

8

Le châtelain du mont Pain de Sucre se servait de jarres remplies de graisse d’ours pour prédire le temps, raffinant une technique traditionnelle en notant scrupuleusement le résultat de ses observations. Il croisait des races bovines pour obtenir du meilleur lait, ovines pour améliorer la qualité de la laine. Ses serres, chauffées au méthane de compostière, produisaient des légumes toute l’année, même par les hivers les plus rigoureux.

George Powhatan parut tout particulièrement fier de leur faire visiter sa brasserie d’où sortait une bière réputée pour être la meilleure des quatre comtés.

Les murs de rondins du grand wigwam – le cœur de son domaine – disparaissaient sous de superbes tapisseries et une prolifération d’œuvres d’art exécutées par des enfants. Le propriétaire des lieux en tirait un orgueil visible. Gordon s’était attendu à un décor d’armes et de trophées mais rien de ce genre n’était mis en évidence nulle part. En fait, une fois franchie la haute palissade que précédait du bois abattu, il eût été difficile de trouver ici le moindre rappel de la longue guerre contre les survivalistes.

Le premier jour, Powhatan refusa de parler affaires. Il consacra tout son temps à montrer le domaine à ses hôtes et à surveiller les préparatifs d’un potlatch en leur honneur. Puis, sur la fin de l’après-midi, lorsque chacun eut trouvé sa chambre, il s’éclipsa.

— Je crois que je l’ai vu partir vers l’ouest, répondit Philip Bokuto lorsque Gordon lui posa la question. Vers cette falaise, là-bas.

Gordon le remercia et prit la direction indiquée sur un chemin qui serpentait entre les arbres. Des heures durant, Powhatan avait habilement évité toute discussion sérieuse, s’ingéniant à détourner leur attention par des propositions toujours nouvelles de visites à faire ou d’explications tirées de son inépuisable savoir en matière de folklore local.

Rien ne laissait prévoir qu’il en serait autrement ce soir avec tous ces gens qui venaient des quatre coins de la région pour les voir. Il était probable que l’occasion d’aborder le motif réel de leur visite ne se présenterait même pas.