Gordon savait qu’il n’était pas très poli de manifester une telle impatience, mais il en avait assez de rencontrer des gens. C’était à George Powhatan qu’il voulait parler, et seul à seul.
Il trouva l’homme sur le rebord d’un précipice. Loin en contrebas, les flots rugissaient au confluent des trois branches de la Coquille. À l’ouest, les sommets de la chaîne côtière chatoyaient dans des brumes mauves qui, rapidement, viraient au violet foncé dans le couchant qui se parait d’ocres et d’oranges, embrasant les nuages de mille nuances automnales.
George Powhatan faisait zazen sur une simple natte de jonc, les mains posées sur ses genoux, paumes tournées vers le ciel. Son expression, Gordon l’avait déjà vue avant-guerre sur d’autres visages. Faute de mieux, il l’avait appelée « le sourire du Bouddha ».
Ça alors… le dernier des néo-hippies. Qui l’eût cru ?
La tunique à manches courtes du montagnard révélait le bleu passé d’un tatouage sur son épaule massive. Un poing puissant avec un doigt tendu en souplesse sur lequel se perchait délicatement une colombe. Au-dessous, ces deux mots :
troupes aéroportées
La juxtaposition ne surprenait pas vraiment Gordon. Pas plus que cette paix sur le visage de Powhatan. Dans un sens, ça collait.
Il savait que le bon usage n’exigeait pas son départ, seulement qu’il ne troublât pas la posture de l’autre. Il balaya tranquillement une portion de sol à quelques pas sur la droite de Powhatan et s’assit à son tour, face au même ciel. Il n’essaya pas de faire un bon lotus. C’était un truc qu’il n’avait pas pratiqué depuis l’âge de dix-sept ans. Mais il s’assit, le dos droit, et fit son possible pour se vider l’esprit dans ces couleurs qui, là-bas, vers l’océan, miroitaient en se transformant d’instant en instant.
Au début, sa seule pensée fut pour sa raideur, pour les douleurs qu’il héritait des journées à cheval et des nuits à la dure sur la terre gelée. Des sautes de vent le firent frissonner tandis que la chaleur sombrait avec le soleil derrière les montagnes. Une fourmilière de sons, de soucis, de souvenirs grouillait en lui.
Bientôt, sans qu’il l’eût voulu le moins du monde, ses paupières s’alourdirent, se fermèrent peu à peu, imperceptiblement, puis s’immobilisèrent à mi-chemin sans plus pouvoir ni s’ouvrir ni se fermer.
S’il n’avait pas su ce qui lui arrivait, il aurait à coup sûr paniqué. Mais ce n’était que le glissement dans une douce transe méditative. Bon sang ! se dit-il. Et il la laissa grandir.
Était-ce une idée de compétition avec Powhatan qui l’y poussait ? Voulait-il lui montrer qu’il n’était pas le seul enfant de la renaissance qui se souvînt encore ? Ou cédait-il simplement à la fatigue et à la beauté du coucher de soleil ?
Il sentit comme un gouffre se creuser en lui… comme quelque chose qui aurait été enfermé dans ses poumons, et depuis très longtemps. Il tenta d’inspirer brusquement beaucoup d’air mais le rythme de son souffle ne se modifia pas, comme si son corps savait ce que lui-même refusait encore de voir. Le calme qui émanait de son visage, engourdi par la bise glaciale, semblait ruisseler en lui, descendre sur sa gorge comme des doigts de femme, courir sur ses épaules tendues, caresser ses muscles jusqu’à les convaincre de se relâcher.
Couleurs… songea-t-il, n’étant plus qu’un regard sur le ciel. Son cœur berçait son corps.
Il y avait une vie entière qu’il ne s’était assis comme ça, pour tout laisser tomber. Ou était-ce seulement que le poids des choses était devenu trop lourd.
Vous êtes…
Totalement relaxé, ses poumons parurent se dénouer et il respira. L’air vicié s’échappa et fut emporté par le vent d’ouest. L’inspiration suivante eut un goût si doux qu’elle ressortit en soupir :
— Couleurs…
Il y eut un mouvement sur sa gauche. Puis une voix tranquille :
— Je me suis souvent demandé si ces couchers de soleil n’étaient pas le dernier don de Dieu… le pendant de l’arc-en-ciel qu’il a donné à Noé. Sauf que cette fois, c’est une manière de nous dire, à nous tous : Allez, à bientôt.
Gordon ne répondit pas. Ce n’était pas nécessaire.
— Mais, au bout de toutes ces années passées à les regarder, reprit Powhatan, je crois bien que l’atmosphère s’éclaircit peu à peu. Ils ne sont plus tout à fait ce qu’ils étaient juste après la guerre.
Gordon hocha la tête. Pourquoi les gens de la côte ou des montagnes s’imaginaient-ils avoir le privilège des couchers de soleil ? Il se rappelait les ciels sur la prairie, une fois passé l’Hiver de Trois Ans, lorsqu’on avait commencé de revoir le soleil. On aurait dit alors que le firmament y allait de toute sa palette dans de glorieux aplats de couleurs franches, d’une beauté meurtrière et surhumaine.
Sans avoir à regarder Powhatan, Gordon savait que celui-ci était toujours assis dans la même posture, avec le même sourire.
— Un jour, poursuivit l’homme aux longs cheveux gris, il y a peut-être dix ans, alors que je me remettais d’une blessure assez grave, j’étais assis à cette même place pour contempler le soleil couchant. Je vis alors quelque chose ou quelqu’un remuer en bas, près de la rivière. Tout d’abord, je crus qu’il s’agissait d’hommes. Je sortis de ma méditation et descendis voir de plus près. En même temps, quelque chose me disait que ce n’était pas un ennemi, même à cette distance. Je me rapprochai donc, en évitant de faire du bruit, jusqu’à n’être plus qu’à une centaine de mètres ; puis je sortis de leur étui les petites jumelles dont je ne me séparais jamais. Ce n’était pas un ennemi, en effet, pas même des humains. Imaginez ma surprise lorsque je les vis patauger le long de la rive, la main dans la main, lui l’aidant à franchir les passages glissants, elle marmonnant tout en s’efforçant de protéger des éclaboussures le ballot dont elle était chargée. Un couple de chimpanzés… Dieu du ciel ! Ou peut-être l’un était-il un chimpanzé tandis que l’autre appartenait à une race de singes plus petits. Ils contournèrent l’obstacle qui les avait amenés dans le courant et s’évanouirent avant que j’aie pu avoir une certitude.
Pour la première fois depuis dix minutes, Gordon cligna des yeux. L’image était si nette dans son esprit qu’il avait l’impression de regarder par-dessus l’épaule de Powhatan dans les souvenirs de celui-ci. Pourquoi me raconte-t-il ça ?
Powhatan poursuivit :
— Ils devaient s’être trouvés libérés du zoo de Portland, comme ces léopards qui sont maintenant retournés à l’état sauvage dans les Cascades. C’est là l’explication la plus simple… Et ils s’étaient frayé un chemin vers le sud, grappillant de quoi subsister, s’efforçant de ne pas être vus, s’aidant mutuellement, poussés par l’espoir d’atteindre des contrées plus chaudes. Je m’aperçus qu’ils remontaient la branche sud de la Coquille et s’enfonçaient droit en territoire holniste. Que pouvais-je faire ? Je songeai d’abord à les suivre. À tenter de les capturer pour les ramener chez moi ou, du moins, pour les détourner de ce mauvais chemin. Mais je craignais de les effrayer. De toute façon, ils étaient venus de si loin qu’ils n’avaient pas besoin de moi pour les mettre en garde contre les dangers que représentait pour eux la proximité des hommes. Ils avaient vécu en cage ; maintenant, ils étaient libres. Oh, je n’allais pas jusqu’à conclure stupidement qu’ils en étaient plus heureux mais, au moins, ils n’étaient plus soumis à la volonté des autres. (La voix de Powhatan n’était plus qu’un murmure.) C’est là quelque chose d’assez précieux. Je le sais.