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Il fit une nouvelle pause.

— Je les ai laissés partir, dit-il, achevant son histoire. Souvent, lorsque je viens m’asseoir ici pour contempler ces rappels à la modestie que sont les couchers de soleil, je me demande ce qu’ils sont devenus.

Les yeux de Gordon finirent par se fermer complètement. Le silence s’étendit. Il inspira profondément et, avec quelque effort, repoussa la sensation de lourdeur. Powhatan avait essayé de lui dire quelque chose par cette étrange histoire. Lui, en retour, avait quelque chose à lui dire.

— Le devoir d’aider autrui ne recouvre pas nécessairement le fait d’être soumis à la volonté de…

Il s’interrompit, sentant que quelque chose avait changé. Ses yeux s’ouvrirent et, lorsqu’il se tourna, Powhatan était parti.

Ce soir-là, il y eut des gens venus de partout aux alentours, plus d’hommes et de femmes que Gordon aurait pensé qu’il n’en vécût dans cette vallée à l’habitat dispersé. Pour le facteur en visite et pour son escorte, ils avaient organisé une sorte de fête folklorique. Les enfants chantaient et de petites troupes présentaient des saynètes pleines d’esprit.

À la différence du Nord, où les chansons populaires provenaient fréquemment du souvenir des jours anciens de la télévision et de la radio, on n’entendait jamais ici de ritournelles publicitaires amoureusement restées dans les mémoires, et fort peu d’airs de rock reconvertis pour la guitare et le banjo. Le répertoire de la Camas Valley remontait à des sources plus lointaines.

Avec ces hommes barbus, ces femmes vêtues de robes longues qui s’activaient autour des tables, les chœurs près du feu et la lumière des lanternes, on aurait aisément pu croire à un rassemblement vieux de deux siècles, à l’époque de l’installation des premiers pionniers blancs dans cette vallée, lorsqu’ils se regroupaient pour lutter contre la solitude et le froid.

À ce festival de folk-song, Johnny Stevens représenta les gens du Nord. Il avait apporté sa chère guitare et il enchanta la compagnie qui l’accompagna en scandant la mesure des pieds et des mains.

En temps ordinaire, Gordon se fût jeté avec entrain dans cette fête merveilleuse, proposant son vieux répertoire, celui d’avant son rôle de « postier », lorsqu’il avait traversé la moitié du continent, de communauté en communauté, offrant, en échange d’un repas et d’un lit, ses chansons et ses histoires.

Il avait écouté du jazz et de la musique de Debussy la veille de son départ de Corvallis, et il ne pouvait s’empêcher de songer que c’était peut-être la dernière fois qu’il avait eu ce plaisir.

Gordon connaissait le but que George Powhatan poursuivait avec cette fête. Il repoussait le moment de la confrontation… faisait mijoter les émissaires de la Willamette… les jaugeait.

Gordon n’était pas revenu sur l’impression qu’il avait eue au bord du précipice. Avec ses longues boucles et sa prompte ironie, Powhatan était le portrait même du néo-hippy vieillissant. Son style de gouvernement semblait en particulier directement issu du mouvement depuis longtemps défunt des années 90.

Il était évident que, dans la Camas Valley, les habitants étaient égaux et personne ne dépendait de personne. Toutefois, lorsque George riait, tout le monde riait avec lui. Et il n’y avait là rien que de très naturel. Il ne donnait pas d’ordres, n’exigeait rien. Et personne ne semblait songer qu’il pût en être autrement. Rien n’arrivait dans le grand wigwam qui lui donnât motif de hausser le sourcil.

Dans ce qu’on avait appelé jadis les « techniques douces » – celles qui ne réclamaient ni métallurgie ni électricité – ces gens étaient aussi avancés que les industrieux artisans de la Willamette. Peut-être même plus, en un certain sens. C’était, à n’en pas douter, la raison pour laquelle Powhatan avait tenu à leur montrer tous les aspects de sa ferme… Les visiteurs devaient se pénétrer de l’idée qu’ils ne traitaient pas avec une société rétrograde mais avec une population qui, de son propre chef, avait choisi une certaine forme de civilisation. Une part du plan de Gordon consistait à prouver à Powhatan qu’il avait tort.

Enfin vint le moment de sortir les « cadeaux de Cyclope » qu’ils avaient apportés de si loin.

Les gens ouvrirent de grands yeux lorsque Johnny Stevens fit la démonstration d’un jeu de création graphique sur écran couleur que les techniciens de Corvallis avaient amoureusement remis en état. Il leur offrit un petit spectacle de marionnettes vidéo avec, pour acteurs, un dinosaure et un robot. Les brillantes images et les claires ritournelles eurent tôt fait de déclencher des rires chez les adultes comme chez les enfants.

Gordon décelait pourtant, une fois encore, cet étrange je-ne-sais-quoi dans leur bonne humeur. Ils avaient beau rire et applaudir, ils donnaient l’impression de saluer un tour de passe-passe habile, rien de plus. On leur avait apporté ces machines pour exciter leur appétit, pour leur donner envie de retrouver un environnement technologique poussé, mais Gordon ne lisait nulle convoitise dans les yeux des spectateurs, nul désir rallumé de posséder ces merveilles.

Quelques hommes se redressèrent néanmoins sur leur banc lorsque vint le tour de Philip Bokuto. L’ex-marine s’avança jusque devant l’âtre avec une vieille valise de cuir râpé, l’ouvrit et en tira un échantillonnage des nouvelles armes sorties des ateliers de Cyclope.

Il leur montra les bombes à gaz, les mines et leur expliqua comment elles pouvaient être utilisées pour renforcer les défenses de points stratégiques. Puis il leur décrivit les systèmes de repérage nocturne qui n’étaient pas encore disponibles mais qui le seraient bientôt. Un remous d’incertitude courut dans l’assistance… agitant les visages marqués par les combats de ces vétérans d’une longue guerre contre un terrible ennemi. Pendant que Bokuto parlait, les regards ne cessaient de se tourner vers la haute et massive silhouette debout dans un coin de la salle.

Powhatan ne dit rien, ni ne fit de geste explicite. Image même de la politesse, il mit la main devant sa bouche lorsqu’il lui arriva de bâiller, et accueillit avec un sourire indulgent chaque nouvelle arme. Gordon fut frappé de voir comment, par sa seule attitude, l’homme semblait dire à tous que de tels présents étaient, certes, des curiosités, peut-être même d’ingénieuses réalisations… mais qu’il n’y avait rien à en attendre.

Le salaud, se dit Gordon, sans pouvoir lutter contre la contagion de ce sourire qui, bientôt, gagna l’assistance entière. Il sut alors qu’il était temps de limiter les dégâts.

Dena s’était efforcée, en vain, de lui faire emporter, outre le jeu et les armes, d’autres cadeaux de son cru, tels que des aiguilles, du fil, du savon neutre et un assortiment de ces nouveaux sous-vêtements de coton mélangé que les textiles de Salem avaient juste commencé de diffuser avant l’invasion. « Ça va nous gagner les femmes, Gordon, lui avait-elle répété cent fois plutôt qu’une. Tu verras qu’on sera plus sensible, là-bas, à cet aspect du progrès qu’à tes trucs qui font zim-wham-voump ou ta-ta-ta-ta-ta-ta. Fais-moi confiance ! »

Le problème, c’était que la dernière fois qu’il lui avait fait confiance, les choses s’étaient terminées par un frêle cadavre étendu sous un cèdre enneigé. Gordon avait donc refusé de se faire le porte-parole du pseudo-féminisme style Dena et l’avait éliminée des préparatifs de l’expédition.

À présent, le résultat était désastreux. Ai-je péché par excès de précipitation ? Peut-être avons-nous eu tort de ne pas prendre des articles d’usage courant… du dentifrice, du papier hygiénique, des faïences, des draps ?