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Il secoua la tête. Trop tard pour les regrets. Il fit signe à Bokuto de remballer son arsenal et prit son sac de selle – son troisième atout – pour le tendre à Johnny.

Le silence tomba sur la foule. Gordon et Powhatan s’observèrent de loin tandis que le jeune Stevens, tout fier dans son uniforme, allait se placer devant les flammes dansantes. Là, il sortit le paquet de lettres du sac et commença d’appeler les noms l’un après l’autre.

Dans tous les secteurs encore civilisés de la Willamette, la consigne avait couru. Tous ceux qui avaient connu quelqu’un dans le Sud s’étaient vu demander de lui écrire. La plupart des destinataires seraient peut-être morts depuis longtemps, mais quelques lettres, au moins, ne pourraient manquer d’arriver entre les bonnes mains ou entre celles de parents.

Les vieux liens devaient être renoués, poursuivait la théorie. L’appel au secours devait être moins abstrait, plus personnel.

Le principe était bon mais, une fois de plus, les résultats furent inattendus. La pile de lettres non réclamées grossit et, tandis que Johnny appelait en vain les noms, Gordon comprit qu’ils venaient d’évoquer, pour les gens de la Camas, non pas leurs compatriotes du nord du pays mais le nombre des leurs qui étaient morts, le peu qui avaient passé le cap des années d’amertume.

Et maintenant que cette paix tant attendue semblait leur sourire, ils pouvaient difficilement supporter qu’on vînt leur demander de faire de nouveaux sacrifices pour des gens qui leur étaient presque devenus des étrangers et qui avaient mené bonne vie pendant qu’eux se faisaient tuer. Les rares personnes qui se présentèrent pour prendre une lettre le firent du bout des doigts et s’empressèrent de l’enfouir au fond de leur poche sans la lire.

George Powhatan parut surpris d’entendre son nom mais sa perplexité céda bien vite la place à un haussement d’épaules. Il s’avança pour réceptionner un paquet et une mince enveloppe.

Tout allait de mal en pis, songea Gordon. Johnny acheva sa distribution et leva sur son chef un regard qui disait : Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Il n’avait plus qu’une carte dans son jeu, celle dont il avait horreur de se servir, celle qu’il savait le mieux placer.

Bon sang, tu n’as pas le choix, de toute façon.

À son tour, il gagna la place consacrée, devant le feu, et s’immobilisa, face au public silencieux, se chauffant le dos aux flammes. Il prit une profonde inspiration et entra tout de suite… dans le vif de son mensonge.

— Je suis venu vous conter une histoire, leur dit-il. Je veux vous parler d’un pays du temps jadis qui vous paraîtra sans doute familier, puisque beaucoup d’entre vous y sont nés. Mais cette histoire devrait quand même vous surprendre. Personnellement, elle m’a toujours laissé songeur. Oui, c’est un récit bien étrange que celui du destin d’une nation d’un quart de milliard d’habitants qui, en un temps, remplirent le ciel et même l’espace interplanétaire de leurs voix, tout comme vous, mes amis, avez rempli ce soir des vôtres cette superbe salle. C’était un peuple puissant, le plus puissant que le monde eût jamais connu, mais à peine y attachait-il de l’importance. Lorsque l’occasion se présenta, pour lui, de conquérir la planète, il fit simplement semblant de ne pas la voir comme s’il avait mieux à faire. Ils étaient merveilleusement fous. Ils riaient, construisaient, discutaient… Ils se plaisaient à s’accuser, en tant que peuple, de crimes effroyables ; étrange pratique dont il faut comprendre que son but caché était de les rendre meilleurs… meilleurs les uns envers les autres… meilleurs envers la Terre… meilleurs que les générations d’humains qui les avaient précédés. Vous savez tous que lorsque vous levez les yeux, la nuit, vers la Lune ou vers Mars, vous regardez les traces de pas que certains de ces hommes y ont laissées. Quelques-uns, parmi vous, se rappellent peut-être avoir vu, de leur fauteuil, ces premiers pas.

Pour la première fois depuis le début de la soirée, Gordon les sentait pleinement attentifs. Il voyait leurs yeux se poser tour à tour sur les emblèmes de son uniforme et sur le cavalier de cuivre poli qui luisait sur sa casquette.

— D’accord, c’était un peuple de fous, reprit-il. Mais il l’était sur un mode grandiose que nul avant lui n’avait jamais atteint.

Dans la foule se détachait un visage barré d’une cicatrice. Gordon y reconnut la vieille blessure jamais refermée d’une arme blanche. Ce fut le regard rivé sur l’homme qu’il reprit :

— Aujourd’hui, il nous faut tuer pour vivre mais, dans ce pays de légende, les gens réglaient leurs différends sans débordement de violence.

Il se tourna vers les femmes effondrées sur leur banc, exténuées par le surcroît de travaux ménagers qu’avait exigé le rassemblement de ce soir. La clarté des flammes creusait des rides changeantes dans leurs traits. Nombre d’entre elles gardaient les traces indélébiles de la vérole ou des grands oreillons, épidémies dues à la guerre ou au retour en force des vieux fléaux à cause du manque d’hygiène.

— Ils tenaient pour normal de vivre dans la propreté, de jouir d’une bonne santé, dit-il à leur intention. Normal aussi que la vie fût beaucoup plus douce qu’elle ne l’était auparavant... Et peut-être même plus douce… ajouta-t-il presque dans un murmure… qu’elle ne saura jamais le redevenir.

À présent, c’était lui qu’ils regardaient, plutôt que Powhatan. Et les larmes ne brillaient pas que dans les yeux des plus vieux. Un garçon de quinze ans à peine sanglotait bruyamment.

Gordon ouvrit les bras.

— À quoi ressemblaient-ils, ces gens ? Ces Américains ? Vous n’avez pas oublié les critiques qu’ils s’adressaient à eux-mêmes… trop souvent à juste titre. Car ils étaient arrogants, raisonneurs, dénués de toute clairvoyance… Mais ils ne méritaient pas ce qu’il leur est arrivé ! Ils exerçaient des pouvoirs presque divins, ils créaient des machines pensantes, ils dotaient leur corps de forces nouvelles, ils modelaient la vie… Ce ne fut pourtant pas l’orgueil qu’ils tiraient de ces réussites qui entraîna leur chute. (Il secoua la tête.) Non, je ne puis le croire ! Nous ne pouvons pas avoir été punis de nos rêves, de nos efforts pour nous élever. (Son poing se crispa et blanchit aux jointures.) Non, ce n’était pas le destin des hommes et des femmes de vivre à jamais comme des animaux ! Ou d’apprendre tant de choses en pure perte…

Le premier surpris, Gordon sentit sa voix se briser juste au moment où il allait réellement se mettre à mentir… pour répondre à l’histoire de Powhatan.

Il avait le cœur battant, la bouche sèche incapable d’articuler un mot. Il cligna des yeux. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Mais dis-leur, s’exhorta-t-il. Dis-leur, c’est le moment !

— Dans l’Est… commença-t-il, conscient d’avoir les yeux de Bokuto et de Stevens braqués sur lui, dans l’Est, par-delà les montagnes et les déserts, se relevant des cendres de cette grande nation…

Il s’arrêta de nouveau, le souffle court. Il avait l’impression qu’une main se resserrait sur son cœur et menaçait de le broyer s’il continuait. Quelque chose l’empêchait de se lancer dans son discours pourtant si bien rodé, dans son conte de fées.

Autour de lui, ils étaient suspendus à ses lèvres. Il les tenait sous le charme. Ils étaient mûrs !

Ce fut alors que son regard tomba sur le visage de George Powhatan, imperturbable et anguleux comme une paroi rocheuse dans l’instable clarté des flammes. Et, avec une intuition soudaine, il sut où était le problème.

Pour la première fois, depuis qu’était né dans son esprit le mythe des « États-Unis Restaurés », il tentait de le faire avaler à des gens en présence d’un homme qui était, de toute évidence, beaucoup plus fort que lui.