Il se rendait compte soudain que l’essentiel n’était pas tant la crédibilité de l’histoire que la personnalité de celui qui la racontait. Il pouvait les convaincre de l’existence d’une nation renaissante quelque part, derrière les montagnes qui bordaient l’horizon oriental, cela n’aurait aucun effet si George Powhatan s’avisait de tout remettre en question d’un simple sourire, d’un hochement de tête indulgent, d’un bâillement las.
Le mythe triomphant se verrait ravalé au rang des vieilles lunes. Il deviendrait un anachronisme sans aucune pertinence.
Gordon ferma sa bouche restée entrouverte. Des rangées de visages le regardaient, dans l’expectative. Il fit non de la tête, renonçant à sa fable et, avec elle, à un combat perdu d’avance.
— L’Est est très loin, dit-il tout bas. (Puis il leva la tête et un peu d’énergie revint dans sa voix.) Ce qui se passe là-bas ne peut manquer d’avoir des conséquences sur nous tous, à condition que nous vivions assez longtemps pour les voir. Mais, pour l’heure, notre problème est celui de l’Oregon… de l’Oregon qui doit tenir seul contre l’ennemi comme si l’Amérique tout entière se réduisait à lui. La nation dont je vous parle, ce sont des braises sous la cendre prêtes à reprendre vie si vous les y aidez… prêtes à devenir un grand feu, un phare qui guidera vers l’espoir un monde encore muet. Ayez la foi, et l’avenir se décidera ici même, ce soir. Car si l’Amérique a jamais signifié quelque chose, c’est bien grâce à ceux de ses citoyens qui firent au mieux quand les circonstances étaient au pire… qui se sont entraidés lorsque les circonstances l’exigeaient.
Gordon se tourna vers George Powhatan et le regarda droit dans les yeux. Sa voix se réduisit à un murmure mais il ne ressentait plus aucune faiblesse.
— Et si vous avez oublié, si rien de ce que je vous ai dit n’a, pour vous, d’importance, alors, tout ce que je puis ajouter, c’est que je vous plains.
Le temps s’arrêta. Powhatan observait une immobilité totale, évoquant la statue de quelque patriarche soucieux. Les tendons de son cou saillaient comme des cordes noueuses.
Quel que fût le combat qui se livra dans l’esprit de cet homme, il ne dura que quelques secondes. Powhatan eut un sourire triste.
— Je comprends, dit-il. Et il se peut que vous ayez raison, monsieur l’inspecteur. Il ne me vient pas de réponse à vous faire si ce n’est pour vous dire que la plupart d’entre nous se sont dévoués, dévoués encore, au point qu’il ne nous reste plus rien à donner. Vous êtes libre de leur demander de se porter encore une fois volontaires. Je ne m’opposerai au départ de personne. Mais je doute que beaucoup répondent à votre appel. J’espère seulement que vous nous croyez quand nous vous disons que nous sommes désolés. Nous le sommes profondément, sincèrement. Mais c’est trop nous demander. Cette paix dont nous jouissons aujourd’hui, nous l’avons payée cher. Elle nous est devenue plus précieuse que l’honneur ; elle vaut même qu’on en vienne à nous plaindre.
Tout ce chemin, songeait Gordon. Tout ce chemin pour rien.
Powhatan lui tendit deux feuilles de papier.
— C’est la lettre que j’ai reçue de Corvallis ce soir, une de celles que vous avez transportées depuis cette ville dans votre sacoche. Si c’est bien mon nom qui est inscrit sur l’enveloppe, je n’en suis pas le destinataire. Elle est pour vous… à lire les premiers mots de la première page. Mais vous me pardonnerez, j’espère, d’avoir pris la liberté de la lire.
Gordon tendit la main vers les feuilles jaunies. Pour la première fois, il entendit Powhatan répéter, trop bas pour que les autres pussent entendre :
— Je suis désolé. Et je suis aussi totalement stupéfait.
9
Très cher Gordon,
Lorsque tu liras ces mots, il sera trop tard pour nous arrêter. Alors, je t’en prie, reste calme pendant que j’essaie de t’expliquer. Ensuite, si tu ne vois toujours rien qui justifie ce que nous avons fait, j’espère que tu pourras trouver dans ton cœur de quoi nous pardonner.
J’en ai discuté encore et encore avec Susanna, Jo et les autres filles de l’armée. Nous avons lu autant de livres que nos obligations du service nous en ont laissé le loisir. Nous avons harcelé nos mères et nos tantes pour confronter nos impressions à leurs souvenirs. Finalement, nous nous sommes vues forcées d’en arriver à deux conclusions.
La première est simple. Il est clair qu’il n’aurait jamais fallu laisser la part masculine de l’humanité contrôler seule le monde pendant tous ces siècles. Bon nombre d’entre vous sont des êtres merveilleux, au-delà de toute espérance, mais il y en a trop qui sont et qui seront toujours des fous meurtriers.
Votre sexe est tout bonnement ainsi fait. Son meilleur côté nous donne pouvoir et lumière, science et raison, médecine et philosophie… et, en même temps, sa moitié noire ne cesse d’enfanter des enfers et d’agir pour les rendre réels.
Quelques-uns des anciens livres laissent entrevoir des motifs à cette étrange division, Gordon. La science a peut-être même été sur le point de trouver une réponse juste avant l’Apocalypse. Certains sociologues d’alors (principalement des femmes) s’étaient penchés sur le problème et commençaient de le cerner, poussant toujours plus loin leurs questions.
Mais quels qu’aient été les résultats obtenus par les chercheurs d’avant-guerre, ils sont maintenant perdus pour nous, hormis quelques vérités élémentaires.
Oh, Gordon, c’est comme si je pouvais t’entendre me dire que je suis de nouveau en train d’exagérer… que je simplifie les choses, que je « généralise à partir de données incomplètes ».
Il est certain que beaucoup de femmes ont participé aux grandes réussites « masculines », et aussi à leurs grands méfaits.
Il est non moins évident que la plupart des hommes ne se situent ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux extrêmes dont je parle : le bon et le mauvais.
Mais ceux qui sont dans le « juste » milieu, Gordon, n’exercent aucun pouvoir ! Ils ne changent rien au monde, ni pour le meilleur ni pour le pire. Ils n’entrent pas dans le cadre du problème auquel nous sommes confrontés.
Tu vois, je puis répondre à tes objections comme si tu étais présent devant moi ! Quoiqu’il me soit impossible d’oublier tout ce dont cette vie m’a spoliée, j’ai néanmoins la certitude d’être particulièrement cultivée pour une femme d’aujourd’hui. Et, ces temps derniers, mon savoir s’est encore élargi… à ton contact. Te connaître m’a convaincue du bien-fondé de mes théories sur les hommes.
Regarde les choses en face, mon très cher amour. Il ne reste tout simplement pas assez de braves types pour gagner la bataille. Toi et tes pareils, vous êtes des héros, mais ce sont les salauds qui sont en train de remporter la victoire ! Ils sont sur le point d’amener la nuit à se substituer pour de bon au crépuscule et, seuls, vous ne pouvez pas les en empêcher.
Mais il existe une autre force dans l’humanité, Gordon. Elle aurait déjà pu faire pencher la balance de votre côté jadis, avant l’Apocalypse, tout au long des combats menés contre le mal depuis le fond des âges. Mais elle a péché par paresse, ou par distraction… je ne sais. Pour quelque raison, elle n’est pas intervenue. Du moins de manière concertée.