Et la seconde conclusion à laquelle nous sommes parvenues, nous les femmes de l’armée de la Willamette, en découle naturellement : nous avons une dernière chance de compenser l’immobilisme dont notre sexe a fait preuve par le passé.
Nous allons arrêter ces salauds nous-mêmes, Gordon. Nous allons enfin faire notre travail… choisir parmi les hommes et procéder à l’élimination des chiens enragés.
Pardonne-moi, je t’en prie. Les autres me chargent de te dire que nous ne cesserons jamais de t’aimer.
— Non… mon Dieu, non… Arrête !
Lorsque Gordon se réveilla en sursaut, il était déjà debout, ses pieds nus à quelques centimètres des braises encore rougeoyantes du feu qu’ils avaient allumé dans la soirée en établissant leur camp. Il avait les bras tendus comme s’il était en train de retenir quelque chose, ou quelqu’un.
Chancelant, il sentit les lambeaux de son rêve s’effilocher dans la nuit qui régnait sur la forêt. Quelques instants auparavant, dans son sommeil, son fantôme l’avait une fois de plus visité. La voix de la machine morte lui avait parlé par-dessus les décennies, l’accusant sur un ton où montait l’impatience.
… Qui va prendre sous sa responsabilité… ces pauvres enfants inconscients…
Des rangées de petites lumières qui ondulaient, et la voix d’une mélancolique et cryogène sagesse au désespoir de contempler l’interminable suite d’échecs des créatures humaines.
— Qu’est-ce qui se passe, Gordon ?
Johnny Stevens s’était redressé dans son sac de couchage et se frottait les yeux. Il faisait très sombre par cette nuit sans lune, dans la seule clarté des braises finissantes et des quelques étoiles qui, çà et là, clignotaient faiblement dans le ciel d’encre entre les branches.
Gordon secoua la tête, en partie pour dissimuler ses frissons.
— Juste une idée comme ça d’aller jeter un coup d’œil sur les chevaux et de demander aux sentinelles si tout se passe bien, dit-il. Rendors-toi, Johnny.
Le jeune postier acquiesça d’un hochement de tête.
— D’accord. Dites à Philip et à Cal de me réveiller quand ils auront terminé leur quart. (Le garçon se recoucha et disparut dans son duvet jusqu’aux épaules.) Soyez prudent, Gordon.
Sa respiration ne tarda pas à redevenir un sifflement ténu et régulier, son visage un masque lisse et tranquille. La vie à la dure semblait convenir à Johnny, ce qui ne laissait pas de surprendre Gordon qui, après dix-sept années d’inconfort par monts et par vaux, ne montrait aucun enthousiasme pour une telle existence. Trop souvent – alors qu’il n’était plus très loin de la quarantaine – il lui arrivait encore de s’imaginer qu’il allait se réveiller dans le dortoir de la cité universitaire, là-bas, dans le Minnesota, et que toute la saleté, la mort, la folie se révéleraient n’être qu’un cauchemar, un monde parallèle qui n’avait jamais eu d’existence réelle.
Non loin des braises, une rangée de sacs de couchage occupaient un espace réduit : les hommes partageaient la chaleur… Outre celle de Johnny, on devinait huit formes dans cet entassement… celles d’Aaron Schimmel et de tous les combattants qu’ils avaient réussi à recruter dans la Camas Valley.
Quatre de ces volontaires étaient à peine à l’âge de se raser. Les trois autres étaient des vieillards.
Gordon eût préféré ne pas y penser mais les souvenirs refluèrent d’eux-mêmes tandis qu’il enfilait ses bottes et se couvrait de son poncho de laine.
En dépit d’une victoire presque absolue, George Powhatan avait paru plutôt pressé de voir repartir Gordon et sa petite troupe. Visiblement mal à l’aise en présence des visiteurs, le patriarche du mont Pain de Sucre avait senti que son domaine ne pourrait reprendre son visage normal que lorsque ses hôtes l’auraient quitté.
Il était apparu que le paquet reçu par Powhatan en même temps que l’abracadabrante lettre de Dena venait également d’elle. Via les « postes des États-Unis Restaurés », elle s’était ainsi débrouillée pour faire parvenir au nez et à la barbe de Gordon des cadeaux destinés aux femmes de la maisonnée de Powhatan. Ces pathétiques petits emballages renfermant chacun quelques aiguilles, un morceau de savon et des sous-vêtements, étaient accompagnés de minuscules tracts ronéotés. Le colis contenait également des plaquettes de pilules et des tubes de pommade qui – Gordon les avait reconnus – provenaient de la pharmacie centrale de Corvallis. Il avait aussi vu circuler des copies de la lettre qu’elle lui avait envoyée.
Tout ça avait eu pour effet de jeter le trouble dans l’esprit du châtelain du mont Pain de Sucre. Le malaise qu’il ressentait provenait autant de la lettre de Dena que du discours de Gordon.
— Je ne comprends pas, lui avait-il dit, à califourchon sur une chaise pendant que Gordon remballait en hâte ses affaires pour partir. Comment une jeune femme intelligente peut-elle s’être fourré dans le crâne un ramassis d’idées aussi bizarres ? Personne ne s’est donc jamais donné la peine de lui faire entendre la voix du bon sens ? Qu’est-ce qu’elle et son équipe de petites filles croient pouvoir faire contre des holnistes ?
Gordon s’était d’abord abstenu de répondre, conscient de ne pouvoir le faire sans froisser Powhatan. De toute façon, il était pressé. En effet, il nourrissait encore l’espoir de rentrer à Corvallis à temps pour empêcher les filles de commettre la pire idiotie depuis la guerre qui avait entraîné l’Apocalypse.
Mais Powhatan s’était obstiné. Il semblait sincèrement perplexe et n’avait pas l’habitude de voir ses questions rester sans réponse. Gordon avait fini par se surprendre à défendre Dena.
— Quelle sorte de « bon sens » voulez-vous qu’on lui fasse entendre, George ? Celui des créatures exténuées qui passent leur temps derrière les fourneaux à préparer les repas des hommes de la Camas ? Pourquoi n’aurait-elle le droit de parler que lorsqu’on s’adresse à elle ? Elle n’est pas une de ces malheureuses parquées comme du bétail dans la Rogue et à Eugene !… Peut-être ces filles se trompent-elles. Peut-être sont-elles folles. Mais, au moins, Dena et ses camarades se préoccupent de choses qui dépassent leur petite personne, et elles ont le cœur à se battre pour défendre leurs idées. Pouvez-vous en dire autant, George ? Sincèrement ?
Le regard de Powhatan était rivé au sol. Gordon avait à peine entendu sa réponse.
— Où est-il écrit qu’on ne doit se préoccuper que de ce qui vous dépasse ? Je me suis battu pour de grandes choses jadis… pour des idées, pour des principes, pour un pays. Qu’est devenu tout cela maintenant ? (Les yeux gris acier étaient revenus se poser sur Gordon, réduits à deux fentes et remplis de tristesse.) Vous savez, je me suis aperçu d’une triste vérité avec le temps. J’ai découvert que les grandes choses ne vous rendent pas l’amour que vous leur portez. Elles prennent, elles prennent sans trêve, mais jamais ne vous paient de retour. Si vous les laissez faire, elles finissent par prendre votre sang, et votre âme. J’ai perdu ma femme et mon fils alors que je me battais, au loin, pour de grandes choses. Ils avaient besoin de moi mais je devais partir pour sauver le monde. (Il assortit ces derniers mots d’un ricanement.) Aujourd’hui, je me bats pour mes proches, pour ma ferme… pour des choses plus petites… pour des choses que je puis tenir.
Gordon n’avait pu s’empêcher de regarder la grande main calleuse de Powhatan se fermer comme si elle essayait d’étreindre la substance même de la vie. Jusqu’alors, il ne lui était jamais venu à l’esprit que cet homme pût vivre dans la peur de ce qui existait ailleurs dans le monde. Mais c’était pourtant vrai, il venait d’en avoir la preuve, un bref instant.