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Il avait vu de la terreur dans ses yeux…

À la porte de la chambre, Powhatan s’était retourné ; les traits accusés de son visage sculptural étaient accentués par la clarté dansante des chandelles de suif.

— Je crois savoir pourquoi votre petite amie cinglée s’est fichu dans le crâne de réaliser je ne sais quel coup d’éclat insensé… et ça n’a rien à voir avec cette foutaise grandiloquente sur « les bons et les méchants » qu’elle vous sert dans sa lettre. Ses adeptes se contentent de la suivre : en ces temps désespérés, elle leur apparaît naturellement comme un chef, sans doute avec raison car son charisme est indéniable. Elle les a littéralement envoûtées, emportées dans son sillage… pauvres filles ! Mais elle, c’est différent… (Il secoua la tête.) Elle croit agir pour une grande cause, mais c’est en fait une toute petite chose qui se cache derrière. C’est l’amour qui la pousse, monsieur l’inspecteur. Oui, elle n’agit que par amour pour vous.

Ils avaient échangé un regard – le dernier puisqu’ils ne s’étaient plus revus – et Gordon avait compris que Powhatan venait de rembourser avec les intérêts ce colis de culpabilité que le facteur lui avait apporté sans qu’il en eût fait la demande.

Gordon avait hoché la tête, acceptant du châtelain du mont Pain de Sucre ce colis en retour… franco de port.

S’arrachant à la chaleur des braises, Gordon gagna à tâtons l’endroit où ils avaient laissé les chevaux et vérifia soigneusement qu’ils étaient bien attachés. Tout semblait normal quoique les bêtes fussent encore nerveuses. Après tout, les cavaliers avaient beaucoup exigé d’elles aujourd’hui. Avec succès, d’ailleurs : les ruines de Remote étaient loin derrière eux, ainsi que les anciens terrains de camping de Bear Creek. S’ils continuaient de filer demain à la même allure, Calvin Lewis pensait qu’ils avaient une chance d’atteindre Roseburg peu après la tombée de la nuit.

Powhatan n’avait pas lésiné sur leurs provisions de route. Il leur avait également donné la fine fleur de ses écuries. Tout ce que ceux du Nord voulaient, ils pouvaient l’avoir. Hormis, bien sûr, George Powhatan lui-même.

Gordon caressa l’encolure de la dernière bête et poursuivit sa promenade sous les arbres ; une part de lui-même continuait à ne pas croire qu’ils eussent fait tout ce chemin pour rien. L’échec prenait dans sa bouche un goût amer.

… lumières ondulantes… Ta voix d’une machine depuis longtemps défunte…

Gordon eut un sourire sans joie.

Si j’avais pu lui coller ton fantôme, Cyclope, crois-tu que je me serais privé de le faire ? Mais ce n’est pas si facile d’atteindre un homme comme lui. Il est d’un bois autrement solide que celui dont je suis fait.

Qui va prendre sous sa responsabilité… ?

— Je n’en sais rien, chuchota-t-il, hargneux, aux ténèbres environnantes. Et même, je n’en ai plus rien à foutre !

Il n’était qu’à une dizaine de mètres du camp lorsque la pensée lui vint qu’il pouvait, s’il le choisissait, continuer de marcher dans la nuit. S’il disparaissait dans la forêt, sa situation ne serait pas tellement pire que celle dans laquelle il était seize mois auparavant quand, dépouillé, blessé, il était tombé sur l’épave de cette vieille jeep des Postes, dans une forêt calcinée, sur l’autre versant des Cascades.

En endossant l’uniforme du facteur et sa sacoche, il n’avait pensé qu’à se donner des moyens de survie mais, cette nuit-là, quelque chose s’était emparé de lui, le premier d’une véritable cohorte de fantômes.

Dans le petit village de Pine View, la légende involontaire avait pris corps… et, depuis, cet absurde personnage de postier avait peu à peu échappé à son contrôle, lui collant sur le dos la responsabilité de toute une civilisation. Depuis lors, sa vie ne lui avait plus appartenu. Mais, à présent, il s’en rendait bien compte, il lui était possible de changer tout cela.

Tu n’as qu’à marcher, se dit-il.

Gordon se fraya un chemin dans les ténèbres, faisant appel au seul talent de coureur des bois dont il eût vérifié, chez lui, l’infaillible qualité : son sens de l’orientation. Il avançait sans hésitation, sachant d’instinct la place des racines, des fossés, usant de la logique propre à celui qui possède à fond la forêt.

Se déplacer ainsi dans l’obscurité réclamait une concentration très particulière assez proche du zen… aussi exaltante et détachée – quoique sur un mode plus actif – que sa méditation de l’avant-veille, au-dessus du confluent rugissant des trois bras de la Coquille. Tout en marchant, il se sentait planer de plus en plus haut, de plus en plus loin de ses soucis.

Qui avait besoin d’yeux pour voir, d’oreilles pour entendre ? La seule caresse du vent le guidait, sa caresse et les senteurs de cèdre rouge qu’il faisait planer, auxquelles se mêlaient, subtils, des effluves d’air salé apportés depuis le lointain et patient océan.

Tu n’as qu’à marcher… La joie au cœur, il prit conscience d’avoir trouvé une contre-incantation ! Un charme qui répondait aux sinusoïdes de petites lumières dans son esprit, qui les neutralisait. Un antidote à ses fantômes.

C’était à peine s’il sentait le sol sous ses pieds tandis qu’il s’enfonçait à grands pas dans les ténèbres, se répétant, dans un enthousiasme croissant : Tu n’as qu’à marcher !

Mais son exaltante progression tourna court et s’acheva dans une brutale discordance, tandis qu’il trébuchait sur un obstacle inattendu… Un obstacle étranger par nature au sol du sous-bois.

Il fut déséquilibré et s’étala presque sans bruit, sa chute étant amortie par un matelas d’aiguilles de pin couvertes de neige. Il se remit à genoux et se retourna pour tâter le sol à la recherche de ce qui l’avait fait tomber. C’était mou, mais il ne pouvait l’identifier… Sa main remonta le long de la chose et rencontra une chaleur poisseuse.

Ses pupilles déjà agrandies se dilatèrent encore de terreur. Il se pencha, et distingua le visage d’un mort.

Le jeune Cal Lewis lui rendait son regard exorbité, les traits figés dans une expression de surprise stupide. La gorge du garçon béait, tranchée d’une main experte.

À quatre pattes, Gordon recula jusqu’à heurter un arbre. Il prit soudain conscience, dans son hébétude, qu’il n’avait pas même un couteau sur lui. Pour une raison quelconque – peut-être à cause du charme qui paraissait protéger la montagne de George Powhatan – il s’était laissé gagner par une pernicieuse confiance en sa bonne étoile. Cette erreur risquait d’être la dernière qu’il commettrait.

Dans la profondeur de la nuit, il percevait le rugissement de branche médiane de la Coquille. Au-delà s’étendait le territoire de l’ennemi. Mais, pour l’heure, l’ennemi était sur cette rive-ci du torrent.

Ils ne savent pas que je suis sorti du camp, songea-t-il soudain. Cela lui semblait à peine concevable vu la négligence avec laquelle il avait commencé sa petite promenade, marmonnant en marchant, faisant du bruit… Peut-être y avait-il une brèche dans le cercle qu’ils resserraient autour de leurs victimes ?

Gordon connaissait l’enchaînement des opérations dans cette sorte d’embuscade : d’abord, régler leur compte aux sentinelles, puis converger sur le camp sans méfiance. Les gosses et les vieillards qui dormaient près des braises n’avaient plus la protection de George Powhatan. Les assaillants ne leur laisseraient pas même le temps de regretter d’avoir quitté leur montagne.