Il se tapit au sol. Les holnistes ne le retrouveraient jamais dans cet enchevêtrement de racines. Du moins, tant qu’il garderait le silence. Lorsque commencerait la boucherie, et que les barbares seraient occupés à prélever leurs trophées, il disparaîtrait dans les bois sans laisser de traces.
Selon Dena, deux sortes d’hommes comptaient… Ceux qui étaient entre les deux n’avaient pas d’importance. Parfait, se dit-il. Plaçons-nous dans ce juste milieu. Un jour ou l’autre, les vivants prennent le pas sur les morts illustres.
Il se fit encore plus petit et s’interdit le moindre bruit.
Il entendit craquer une brindille en direction du camp puis, une minute plus tard, un « oiseau de nuit » poussa son cri un peu plus loin. L’interprétation de ces signes ténus ne faisait malheureusement pas le moindre doute.
Maintenant qu’il tendait l’oreille, Gordon pouvait suivre la progression de l’encerclement. Il acquit la certitude que les survivalistes l’avaient en effet croisé sans le voir et que l’arbre au pied duquel il était se trouvait nettement à l’extérieur de leur cercle de mort.
Pas un bruit ! se répéta-t-il. Tu attends, c’est tout.
Il s’efforça de ne pas se représenter l’ennemi, son visage peinturluré et barré d’un hideux sourire anticipant le geste de la main qui, plus bas, caressait la lame huilée d’un couteau.
N’y pense pas ! Il ferma les yeux, crispa les paupières, tenta de n’écouter que les battements de son cœur alors que ses doigts trituraient la fine chaîne qu’il portait au cou. Elle ne l’avait jamais quitté, non plus que le porte-bonheur qu’Abby lui avait donné, depuis son départ de Pine View.
C’est ça, pense à Abby. Il l’imagina, souriante, enjouée, aimante, mais le commentaire accompagnant ce flash-back mental continuait d’avoir trait à la situation présente.
Les holnistes allaient d’abord s’assurer qu’ils en avaient fini avec toutes les sentinelles avant de refermer leur piège. S’ils ne s’étaient pas déjà occupés de la deuxième – Philip Bokuto – ils n’allaient plus tarder à le faire.
Le poing de Gordon se serra autour du cadeau d’Abby. La chaîne se tendit, mordant la chair de sa nuque.
Bokuto… protégeant son commandant même lorsqu’il n’était pas d’accord avec ses ordres… s’acquittant des sales tâches à sa place… se dévouant pour un mythe, pour une nation morte qui, plus jamais, ne se relèverait de ses cendres.
Bokuto…
Pour la deuxième fois cette nuit, Gordon fut debout sur ses pieds, sans avoir eu conscience de se lever. Ce ne fut pas, non plus, la volonté qui commanda la suite de ses actes : une stridence déchira les ténèbres tandis qu’il soufflait de toutes ses forces dans le sifflet d’Abby, puis sa propre voix hurla dans le cornet de ses mains :
— Philip ! Attention !
… tion !… tion !… tion ! fit un écho tonitruant qui frappa la forêt de stupeur.
L’espace d’une interminable seconde, le silence résista, puis l’air fut ébranlé coup sur coup par six violentes détonations. Des cris emplirent la nuit.
Gordon resta planté là, éberlué. Quelle qu’eût été l’impulsion qui l’avait fait agir ainsi, il était trop tard pour s’y dérober. Il lui fallait jouer le jeu, jusqu’au bout.
— Ils foncent droit dans notre piège ! hurla-t-il aussi fort qu’il put. George dit qu’il va les cueillir au bord de la rivière ! Couvre la droite, Phil !
Belle improvisation ! Même si le sens de ses mots s’était probablement perdu dans le concert des hurlements, des détonations et des cris d’assaut survivalistes, ceux-ci ne pouvaient qu’être perturbés par une présence sur leurs arrières. Gordon continua de s’époumoner et de siffler pour tromper l’ennemi.
Des hommes hurlaient et des formes noires roulaient dans les broussailles, dans des corps à corps désespérés. De hautes flammes montaient du feu ravivé, éclairant entre les arbres des silhouettes enchevêtrées dans la lutte.
Si le combat se poursuivait encore après deux longues minutes, Gordon savait qu’il fallait y voir une chance d’en sortir vainqueur. Il cria de plus belle comme s’il était à la tête d’une compagnie de renforts.
— Ne laissez pas ces salauds retraverser la rivière ! hurla-t-il. (De fait, il semblait y avoir un mouvement de fuite dans cette direction. Bien qu’il fût sans arme, il commença de se rapprocher des combats, progressant à demi accroupi, d’arbre en arbre.) Prenez-les à revers ! Ne les laissez pas…
Ce fut alors qu’une forme émergea de derrière le tronc le plus proche. Gordon se figea. Moins de trois mètres le séparaient de la tache incertaine d’un visage camouflé sous des lignes noires et blanches. La balafre de la bouche fendait largement le bas du dessin, révélant des gencives dégarnies. Sous cet inamical sourire, il y avait un corps immense.
— Plutôt bruyant, l’mec, fit observer le survivaliste. Tu crois pas qu’y faudrait la lui faire mettre en veilleuse, Nate ?
Les yeux sombres fixèrent un point par-dessus l’épaule de Gordon.
Une microseconde, Gordon esquissa le geste de se retourner… La ruse était trop grossière. Il n’y avait probablement personne derrière lui…
Son attention se concentra sur la gigantesque silhouette mais son hésitation avait suffi à son adversaire pour lui permettre de bondir par-dessus les trois mètres qui les séparaient. Un poing dur comme le roc expédia Gordon à terre.
Ce fut un tourbillon d’étoiles et de souffrance. Comment est-il possible de se mouvoir aussi vite ? se demanda-t-il, dans un ultime lambeau de conscience éclatée.
Ce fut sa dernière pensée à peu près nette.
10
Une pluie fine et glaciale faisait de la piste boueuse un véritable marécage qui aspirait les pas traînants des prisonniers. La tête vide, ils luttaient contre la boue, s’efforçant de suivre l’allure des cavaliers qui les précédaient. Après trois jours, tout ce qui importait dans l’univers étroit des captifs, c’était de garder le rythme pour éviter un surcroît de coups.
Les vainqueurs étaient aussi terrifiants que sous leurs peintures de guerre. En treillis doublés, ils caracolaient, dominateurs, sur les montures volées dans la Camas Valley. Celui qui fermait la marche, le plus jeune, et qui n’avait qu’un seul anneau d’or à l’oreille, se retournait de temps à autre pour insulter les prisonniers ; il tirait brutalement sur la longe reliée aux poignets de l’homme qui marchait en tête, entraînant toute la file qui tentait de forcer l’allure, malgré les fondrières.
Les bas-côtés de la piste étaient encombrés des ordures laissées par les vagues successives de réfugiés. Après d’innombrables combats, d’innombrables massacres, les plus forts tenaient le haut du pavé dans ce territoire. C’était le paradis de Nathan Holn.
À maintes reprises, la caravane traversa des groupes de taudis crasseux et chaotiques, construits avec ce qui restait des ruines d’avant-guerre. Chaque fois, un peuple de misérables créatures se traînait pour présenter ses respects aux cavaliers, la tête basse, évitant les coups négligents que distribuaient sans raison les hommes de Nathan Holn.
Les villageois ne relevaient les yeux qu’une fois les maîtres sortis du village. On n’y lisait nulle haine, seulement la fièvre de la faim. Ils fixaient la croupe des chevaux bien nourris qui s’éloignaient.
Les serfs n’avaient pas d’yeux pour les prisonniers. Et la réciproque était vraie.