Les marches forcées occupaient les journées, de l’aube au crépuscule, hormis quelques brèves pauses. La nuit, les prisonniers étaient séparés : ils ne devaient pas se parler. Ils étaient attachés à un cheval entravé ; ainsi ils avaient chaud et n’occupaient pas de place autour du feu. Le lendemain, au petit jour, après une soupe de gruau claire, la marche harassante recommençait.
Le quatrième jour, deux prisonniers étaient morts ; deux autres, trop faibles pour faire un pas de plus, avaient été abandonnés au baron d’un minuscule manoir, flanqué d’un amas de baraques. Ils remplaceraient les serfs dont les corps crucifiés dominaient le chemin en guise de bon pense-bête et de menace pour ceux qui s’aviseraient de désobéir.
Gordon ne vit pas autre chose que le dos de l’homme qui marchait devant lui. Il en était venu à haïr celui qui était attaché derrière lui ; chaque fois que l’homme tombait, il ressentait des décharges de douleur dans ses flancs et jusque dans ses bras. Il avait presque fini par s’habituer à la souffrance lorsque son compagnon d’infortune disparut à son tour, réduisant leur petite troupe à deux captifs derrière les chevaux.
Il se prit même à l’envier, sans s’inquiéter de savoir s’il était mort ou vif.
Le voyage semblait ne jamais devoir prendre fin. Un jour, il s’était réveillé à l’intérieur mais il n’avait pas vraiment repris conscience. En dépit de la torture physique, une part de lui recevait avec presque de la gratitude la stupeur et la monotonie des heures. Il n’y trouvait aucun fantôme pour le harceler, aucune complication, aucun sentiment de culpabilité. Tout était parfaitement tracé. Poser un pied devant l’autre, manger ce qu’on vous donnait et baisser la tête.
Il crut remarquer que son voisin le soutenait lorsqu’ils avaient à s’extraire de la boue des fondrières. Dans son demi-sommeil, il s’était demandé pourquoi.
Puis vint l’instant où il se crut fou en découvrant qu’il avait les mains libres. Ils étaient devant l’entrée d’un vaste hangar clos de planches. À quelque distance, grouillait un peuple bruyant dans un labyrinthe de couloirs et de cabanes. On distinguait le mugissement d’une eau impétueuse.
— Bienvenue à Agness, grogna une voix mauvaise.
Une bourrade dans le dos de Gordon le fit chanceler, et des rires saluèrent la chute des deux prisonniers sur la paillasse répugnante qu’on leur avait réservée.
Ni lui ni son compagnon ne prirent la peine de bouger. C’était l’occasion de dormir. Pour l’heure, rien d’autre ne comptait. Ce fut de nouveau le trou noir, l’absence de rêves et, de temps à autre, les spasmes mécaniques des muscles épuisés.
Cette fois, leur sommeil dura tout le reste du jour, la nuit entière, et jusqu’au lendemain matin.
Lorsque Gordon se réveilla, le soleil était haut dans le ciel et lui brûlait les yeux d’une aveuglante lumière. Il roula sur le côté en grognant jusqu’à un coin d’ombre ; ses paupières consentirent à s’ouvrir comme des volets grippés par la rouille.
Il lui fallut quelques secondes pour ajuster sa vision et de longues minutes pour reconnaître le visage penché sur lui : la première chose qui le frappa fut la brèche dans le sourire familier.
— Johnny, croassa-t-il.
Les traits du jeune homme n’étaient plus qu’une bouillie de plaies et d’ecchymoses, mais il souriait de toutes les dents qui lui restaient.
— Salut, Gordon. Bienvenue dans le monde des infortunés… vivants.
Il l’aida à s’asseoir et lui tint sous les lèvres une louche d’eau fraîche pour qu’il pût boire. Il poursuivit :
— Il y a à manger dans le coin. Et j’ai entendu les gardes parler de nous faire prendre un bain dans un moment. Peut-être que c’est pas un hasard si nos testicules se balancent pas à la ceinture d’une de ces ordures en guise de trophées. J’crois bien qu’ils nous ont traînés jusqu’ici pour nous faire rencontrer une grosse légume, (il eut un petit rire.) Attendez un peu, Gordon. On réussira à l’embobiner, ce type. Proposez-lui un poste de receveur ou quelque chose de ce genre ! Est-ce que ça ne fait pas partie de ce que vous appelez la stratégie pratique ?
Gordon était trop faible pour étrangler Johnny à cause de son indécrottable optimisme. Il voulut lui sourire mais ne réussit qu’à ouvrir de douloureuses crevasses dans ses lèvres desséchées.
Un mouvement dans un coin lui apprit qu’ils n’étaient pas seuls. Il y avait trois autres prisonniers dans le hangar… des épouvantails couverts de vermine qui croupissaient là depuis des mois, peut-être. Ils regardaient les nouveaux avec des yeux hagards qui avaient perdu toute étincelle d’humanité.
— Est-ce que… est-ce qu’il y en a qui s’en sont sortis ?
C’était la première fois, depuis l’embuscade, que Gordon reprenait suffisamment conscience pour poser la question.
— Je crois. Vous nous avez prévenus à temps. Ces salopards ne sont pas tombés sur nous à l’improviste. Ça nous a donné une chance de leur résister. Je suis sûr qu’on en a eu deux avant de se faire écraser. (Johnny avait les yeux brillants. L’admiration que le garçon lui vouait semblait s’être encore accrue. Gordon regarda ailleurs. Il se rappelait maintenant qu’il n’avait pas à se glorifier de son comportement de cette nuit-là.) Moi, je suis certain d’avoir descendu le fils de pute qui m’a écrabouillé ma guitare et j’en ai vu un autre…
— Et Phil Bokuto ? l’interrompit Gordon.
Johnny secoua la tête.
— Je ne sais pas, Gordon. Tout ce que je peux dire, c’est que je n’ai vu ni oreilles ni… enfin, rien de noir dans les « trophées » dont ces sauvages se bardent. Si ça se trouve, il s’en est sorti.
Gordon se laissa retomber, le dos contre les planches de l’enclos. Le vacarme du torrent – un rugissement qui avait été présent toute la nuit – montait derrière lui. Il se retourna et colla son œil dans l’interstice entre deux planches.
À guère plus de six mètres, le sol donnait abruptement sur un précipice au-delà duquel, dans les lambeaux de brume, son regard découvrit l’autre versant presque à pic et boisé d’un canyon où roulait un torrent.
Johnny parut lire dans ses pensées. La voix du jeune homme se fit grave et sérieuse :
— C’est ça, Gordon. Nous sommes en enfer. Sur la rive de cette putain de Rogue.
11
Au brouillard et au crachin se substitua une semaine entière de tempête de neige. Décemment nourris, avec leur compte de sommeil, les deux prisonniers récupérèrent lentement quelques forces. Ils n’avaient d’autre compagnie qu’eux-mêmes. Les gardes et leurs compagnons d’infortune ne leur parlaient que par monosyllabes.
Ils eurent tout loisir de prendre connaissance des conditions de vie en terre holniste. Leurs repas leur étaient apportés par de silencieuses et craintives esclaves du bidonville voisin. Les seules créatures qui gardaient figure humaine, hormis bien sûr les survivalistes eux-mêmes, étaient les femmes qu’ils se réservaient pour leurs plaisirs. Elles devaient, en outre, s’acquitter de corvées dans la journée : aller puiser de l’eau dans le cours d’eau glacé ou nettoyer les écuries des chevaux bien nourris.
La structure sociale semblait bien établie et Gordon commençait à penser que la communauté néo-féodale était dans sa phase d’expansion.
— Ils se préparent pour l’exode, dit-il à Johnny comme ils assistaient, un après-midi, à l’arrivée d’une caravane.
Ce n’était pas la première fois qu’une fournée de serfs pénétrait dans Agness, traînant derrière elle ses charettes, pour aller grossir le labyrinthe de baraques. De toute évidence, l’étroite vallée n’allait pas pouvoir supporter bien longtemps une telle surpopulation.