— On doit les regrouper ici comme dans un camp de transit.
— Cette masse de gens pourrait peut-être constituer pour nous un atout, suggéra Johnny, si nous trouvions le moyen de nous évader.
Gordon soupira, sans illusion sur l’aide que pouvaient leur apporter ces esclaves ayant depuis longtemps abdiqué tout esprit de révolte. Il fallait reconnaître qu’ils avaient de quoi s’occuper avec leurs propres problèmes…
Un jour, après le repas de midi, Gordon et Johnny reçurent l’ordre de sortir de leur hangar et de se déshabiller. Deux femmes en haillons vinrent ramasser leurs vêtements puis, comme ils avaient le dos tourné, on leur jeta des seaux d’eau froide. Ils se mirent à hoqueter et cracher pendant que les gardes s’esclaffaient. Les femmes s’éloignèrent, la tête basse et sans un battement de cil.
Pendant que les deux hommes grelottaient devant un maigre feu en serrant contre eux les pans de leur couverture raide de crasse, les holnistes – en tenue de camouflage, et une oreille parfois ourlée d’or jusqu’à mi-hauteur – s’adonnèrent avec désinvolture à un concours de lancer de couteau, histoire de travailler leur style pour faire jaillir la lame et la planter dans la cible.
Sur le soir, on leur rapporta leurs vêtements lavés et rapiécés. Cette fois, l’une des femmes leva la tête un court instant et donna à Gordon l’occasion de voir son visage. Elle avait une vingtaine d’années malgré ses rides et ses cernes. Ses cheveux bruns étaient mêlés de fils gris. Elle regarda Gordon s’habiller mais s’enfuit dès qu’il fit mine de vouloir lui sourire.
Au coucher du soleil, leur repas fut nettement supérieur au gruau aigre qui composait leur ordinaire. Ils trouvèrent des morceaux de viande – peut-être du gibier – accompagnés de grains de maïs grillé dans leur gamelle. Peut-être était-ce de la viande de cheval ?
Johnny tenta le diable en demandant un supplément. Leurs compagnons sursautèrent et se tassèrent dans leur coin. Un garde rompit son silence habituel pour grogner et vint prendre les écuelles des deux prisonniers qui, à leur grande surprise, reçurent bientôt une ration supplémentaire.
Il faisait nuit noire lorsque trois guerriers holnistes coiffés de bérets informes se présentèrent à la suite d’un serviteur bossu porteur d’une torche.
— Venez, leur dit le chef. Le général veut vous voir.
Gordon jeta un regard sur Johnny, de nouveau très fier dans son uniforme. Une incontestable assurance se lisait dans les yeux du jeune homme. Après tout, semblaient-ils dire, en quoi ces tordus pourraient-ils se comparer à Gordon, investi de l’autorité d’un fonctionnaire de la République Restaurée ?
Gordon se rappela comment le garçon l’avait aidé pendant la longue marche depuis les rives de la Coquille. Il n’avait plus le cœur aux faux-semblants mais, pour Johnny, il allait une fois de plus placer son bobard.
— Allez, camarade, dit-il à son jeune ami avec un clin d’œil. Ni grésil, ni « Viens voir ! », ni ténèbres des nuits…
Johnny lui lança un large sourire.
Ni le feu des combats ni l’assaut des bandits…
Dans un ensemble parfait, ils tournèrent le dos à leurs geôliers et les précédèrent pour sortir de la prison.
12
— Bienvenue, messieurs.
La première chose que Gordon remarqua fut le feu qui ronflait dans l’âtre. Ce poste de rangers d’avant l’Apocalypse avait des murs de pierre épais et il était bien chauffé. La sensation qu’il éprouva en y pénétrant était de celles dont il avait perdu le souvenir.
La seconde fut le froissement de soie qui se fit entendre lorsqu’une blonde, installée sur un large coussin près des flammes, déplia ses longues jambes pour se lever. La fille offrait un contraste frappant avec les femmes qu’il avait vues ici… lavée, pomponnée, droite et pleine d’aisance, elle était couverte de bijoux ; chaque pierre avait dû valoir une petite fortune avant-guerre.
Elle avait toutefois les yeux cernés et regardait les deux hommes du Nord comme s’ils avaient été des créatures venues de la face cachée de la Lune. Elle traversa silencieusement la pièce et disparut derrière un rideau de perles.
— Bienvenue, messieurs, vous ai-je dit. Soyez les bienvenus dans le Libre Royaume.
Gordon se retourna enfin et remarqua un petit homme chauve à la barbe nettement taillée oui, pour les accueillir, se levait d’un bureau encombré de papiers. Quatre anneaux d’or brillaient à son oreille gauche… et trois autres à la droite, preuve de son haut grade dans la hiérarchie. Il s’approcha, la main tendue.
— Colonel Charles Westin Bezoar, pour vous servir. Jadis inscrit au barreau de l’État de l’Oregon et procureur de la République pour le comté de Jackson. J’ai présentement l’honneur d’assurer les fonctions de juge avocat auprès de l’Armée Américaine de Libération.
Gordon haussa le sourcil, ignorant la main tendue.
— Il y a eu bon nombre d’« armées » depuis la Chute. À laquelle m’avez-vous dit appartenir ? Je n’ai pas bien saisi.
Bezoar sourit et laissa retomber sa main comme si de rien n’était.
— Je suis conscient que certains nous donnent d’autres noms. Mais laissons cela pour le moment et disons simplement que je suis l’aide de camp du général Volsci Macklin qui est votre hôte. Le général ne va pas tarder à nous rejoindre. En l’attendant, puis-je vous faire goûter notre rustique et montagnarde cuvée ? (Il sortit une superbe carafe de cristal d’un coffre de chêne lourdement ornementé.) Quoi que vous ayez pu entendre sur la rudesse de nos mœurs, vous serez forcés de convenir que nous avons porté au plus haut raffinement quelques-uns des arts anciens.
Gordon fit un signe de tête négatif. Johnny regardait par-dessus la tête de Bezoar. Celui-ci haussa les épaules.
— Non ? Dommage. Une autre fois, peut-être ? Si vous n’y voyez pas d’inconvénient… (Il se servit un verre d’un alcool ambré puis désigna deux fauteuils près de l’âtre.) Prenez place, messieurs. Vous devez être épuisés après un tel voyage. Mettez-vous à l’aise. Il y a tant de choses que j’aimerais savoir. Entre autres, monsieur l’inspecteur, comment ça se passe dans les États de l’Est, au-delà des montagnes et des déserts ?
Gordon s’installa dans l’un des fauteuils sans broncher. Ainsi l’« Armée de Libération » avait des services secrets. Rien d’étonnant à ce que Bezoar sût qui ils étaient… ou, du moins, ce que l’Oregon du Nord croyait qu’était Gordon.
— Les choses ne sont pas très différentes d’ici dans l’Ouest, monsieur Bezoar. Les gens essayent de vivre, et de reconstruire quand ils peuvent.
Mentalement, Gordon essayait de recréer les paysages du rêve… « son » Saint Paul, « son » Odessa, « son » Green Bay de chimère – images de métropoles pleines de vie menant une nation hardie vers la renaissance – et non pas les cités fantômes de ses souvenirs, ouvertes à tous vents, systématiquement razziées par ce qui restait des bandes de survivants.
Il parla des villes comme il les avait rêvées. Il le fit d’une voix austère.
— Dans certains lieux, ils ont eu plus de chance qu’ailleurs ; ils ont déjà fait beaucoup et l’espoir est plus grand pour leurs enfants. Mais, parfois, ce retour à la normale est, disons,… entravé. Ceux, qui ont détruit ce pays à la génération précédente continuent leurs massacres, s’attaquent à nos convoyeurs, rompent les communications. Et, puisque nous en parlons, enchaîna-t-il sur un ton glacial, je voudrais vous demander ce que vous avez fait du courrier que vos hommes ont volé aux États-Unis.