Bezoar posa son verre fileté de métal et saisit un épais dossier sur la table, près de lui.
— Vous voulez parler de ces lettres, je suppose ? (Il ôta les bracelets élastiques. Une bonne centaine de feuillets grisâtres ou jaunis apparurent sous les rabats.) Vous voyez, je ne me donne pas la peine de nier. Je crois que nous avons intérêt à être francs l’un avec l’autre si nous voulons qu’il sorte quelque chose de cet entretien. Oui, il est exact qu’une de nos sections avancées d’éclaireurs est tombée, dans les ruines d’Eugene, sur un cheval sellé – le vôtre, j’imagine – et sur un sac dont le contenu était bien étrange. Ironique coïncidence, je sais aussi qu’à l’instant précis où nos éclaireurs mettaient la main sur ces objets, vous étiez en train de tuer deux de leurs compagnons, ailleurs, dans la ville déserte. (Bezoar leva la main quand Gordon ouvrit la bouche pour répondre.) Ne craignez rien. Notre philosophie holniste ne voit pas les choses en termes de châtiment. Vous avez vaincu deux survivalistes en combat régulier. Cela fait de vous un pair à nos yeux. Pourquoi croyez-vous avoir été traités en hommes après votre capture, et non pas châtrés comme des serfs ou du bétail ?
Bezoar eut un sourire aimable mais Gordon se sentit glacé à l’intérieur. Il revoyait les sinistres spectacles d’Eugene, au printemps dernier, ce que les holnistes avaient fait des corps des malheureux glaneurs fauchés par les armes, la mère du jeune Mark Aage, le courage de son geste héroïque. Bezoar croyait sans doute ce qu’il disait, mais Gordon ne pouvait s’empêcher d’être révolté par sa logique inhumaine.
Le survivaliste écarta les mains.
— Nous reconnaissons avoir pris votre courrier, monsieur l’inspecteur. Pouvons-nous rendre notre faute moins grave en plaidant l’ignorance ? Après tout, jusqu’à l’arrivée de ces lettres sur mon bureau, aucun d’entre nous n’avait jamais entendu parler des États-Unis Restaurés ! Imaginez notre surprise lorsque nous avons découvert cela… du courrier transporté de ville en ville sur des kilomètres, des attestations timbrées pour les nouveaux receveurs, et ça. (Il montra une liasse de documents officiels.) Ces déclarations signées du gouvernement provisoire de Saint Paul.
Bezoar semblait manifester un sincère désir de comprendre mais il y avait quelque chose dans sa voix… que Gordon ne parvenait pas à définir mais qui le mettait vaguement mal à l’aise.
— Vous êtes au courant, maintenant, souligna-t-il. Et pourtant, vous récidivez. Deux de nos agents ont disparu sans laisser de trace depuis que vous avez entamé l’invasion du Nord. Voilà plusieurs mois que votre « Armée Américaine de Libération » est en état de guerre effective contre les États-Unis, colonel Bezoar. Et, dans ce cas précis, il ne saurait être question de prétexter l’ignorance.
Les mensonges venaient facilement. Après tout, par essence, ces mots n’exprimaient rien que la vérité.
Depuis les premières semaines qui avaient suivi la « victoire » – alors que les États-Unis avaient encore un gouvernement, des vivres et du matériel qu’ils pouvaient acheminer pour porter secours aux réfugiés – le réel problème, en effet, n’était pas tant venu d’un ennemi vaincu que du chaos intérieur général.
Les céréales avaient pourri dans les silos bondés tandis que les fermiers mouraient frappés par des maladies bénignes dont les vaccins n’étaient disponibles que dans les grandes villes où la famine fauchait des multitudes. Les gens avaient péri davantage à cause de l’effondrement du réseau d’échanges commerciaux et d’assistance mutuelle que sous les bombes, les armes biochimiques, ou même les trois années de crépuscule.
C’étaient ceux de l’espèce de Bezoar qui avaient porté le coup de grâce, en mettant fin aux chances que des millions d’hommes nourrissaient encore.
— Peut-être, peut-être. (Bezoar reprit son verre et s’octroya une lampée du puissant breuvage. Il sourit.) Une fois de plus, la masse a prétendu qu’elle était l’héritière en titre de la souveraineté américaine. Vos « États-Unis Restaurés » contrôlent de larges secteurs et ont repris les populations en main sous l’égide de chefs qui, nécessairement, doivent inclure quelques-unes de ces vieilles baudruches élues à coups de pots-de-vin et de sourires télévisés. Cela signifie-t-il qu’il faille y voir l’Amérique authentique ?
L’espace d’un instant, le vernis de pondération conciliante avait craqué sur ses traits, révélant, aux yeux de Gordon, le fanatique, inchangé depuis des années, peut-être même durci sur ses positions. Gordon avait déjà entendu ce ton… à la radio, jadis, dans la voix de Nathan Holn – avant qu’un « martyr » survivaliste n’eût été pendu. Et, depuis, c’était celle de chacun de ses disciples.
C’était la même exaltation forcenée de l’ego qui avait alimenté la rage du nazisme et du stalinisme. Hegel, Horbiger, Holn… les racines étaient identiques. Des vérités perverties, affirmées avec une suffisance et une grandiloquence insupportables, des vérités qui n’étaient jamais soumises à l’épreuve de la réalité.
En Amérique du Nord, le holnisme n’avait touché qu’une frange de cinglés en des temps qui s’étaient, par ailleurs, révélés des plus féconds. Les holnistes avaient été vus comme des attardés de l’individualisme égoïste des années 80. Mais une autre version du même mal, la Mystique Slave, s’était emparée de l’hémisphère oriental. Et cette folie avait fini par plonger le monde dans l’Apocalypse.
Gordon eut un sourire d’une sévérité sinistre.
— Oui peut dire où est la légitimité après tant d’années ? Mais une chose est certaine, Bezoar, l’authentique « esprit américain » s’est réfugié dans une passion partagée pour la chasse aux holnistes. Votre culte de la force est honni – non seulement sur le territoire des États-Unis Restaurés mais dans tous les lieux qu’il m’a été donné de traverser au cours de mes voyages. Des villages, divisés par des haines ancestrales, se sont alliés dès qu’ils ont entendu dire que vos bandes traînaient autour de leurs territoires. Vos porteurs de treillis sont immédiatement pendus, Bezoar, et sans autre forme de procès !
Il sut tout de suite qu’il venait de marquer un point. L’officier aux anneaux d’or avait les narines palpitantes.
— Colonel Bezoar, je vous prie ! Je gage qu’il existe des secteurs où votre description ne correspond pas à la réalité, monsieur l’inspecteur. La Floride, peut-être ? L’Alaska ?
Gordon haussa les épaules. Les deux États cités étaient muets depuis les premières bombes. Il y avait aussi d’autres terres, telles que l’Oregon du Sud, où la milice n’avait jamais osé s’aventurer, même au temps où elle représentait encore une force conséquente.
Bezoar se leva et s’approcha d’une étagère garnie de quelques livres. Il y prit un épais volume.
— Avez-vous jamais vraiment lu Nathan Holn ? demanda-t-il sur un ton redevenu affable.
Gordon fit non de la tête.
— Voyons, monsieur, se récria Bezoar. Comment peut-on combattre son adversaire sans connaître sa pensée ? Je vous en prie, acceptez cet exemplaire de l’Empire perdu… la biographie que Holn en personne a faite d’un grand homme : Aaron Burr. Il se peut que vous reveniez sur votre opinion. Vous savez, monsieur Krantz, vous êtes le type d’homme susceptible de se convertir au holnisme. Je l’ai souvent observé : les plus fortes individualités ont seulement besoin qu’on leur ouvre les yeux ; elles s’aperçoivent alors qu’elles ont été bernées par la propagande des faibles, et elles prennent conscience qu’elles n’ont qu’à tendre la main pour tenir le monde.
Gordon ravala la première réponse qui lui était venue et prit le livre. Il n’eût pas été très habile de continuer à provoquer cet homme. Après tout, il n’avait sans doute qu’un mot à dire pour que les deux prisonniers fussent passés par les armes.