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— Parfait. Ainsi je pourrai attendre sans impatience le règlement de notre rapatriement sur la Willamette, dit-il d’une voix sereine.

— C’est ça, renchérit Johnny, rompant son silence hautain. Et, pendant que vous y êtes, il faudra songer à prendre sur vos caisses pour payer la surtaxe du courrier volé. Nous comptons le prendre avec nous pour l’acheminer normalement.

Bezoar rendit à Johnny son sourire glacial mais n’eut pas le temps de développer oralement sa réponse ; dehors, des pas faisaient résonner le plancher de la galerie d’accès à l’ancien poste de rangers. La porte s’ouvrit et trois hommes barbus, vêtus du traditionnel treillis, pénétrèrent dans la pièce.

L’un d’eux, le plus petit quoique sans conteste le plus impressionnant par son apparence physique, ne portait qu’une seule boucle à l’oreille gauche, mais elle était ornée de pierres précieuses d’une taille impressionnante.

— Messieurs, dit Bezoar en se levant. Permettez-moi de vous présenter le général de brigade Macklin, officier de réserve de l’armée des États-Unis, unificateur des clans holnistes de l’Oregon et haut commandant des Forces Américaines de Libération.

Gordon se leva machinalement. Pendant un moment, il se trouva dans l’incapacité de faire plus que fixer le général et ses deux lieutenants : les plus étranges créatures humaines qu’il lui eût été donné de voir.

Il n’y avait rien d’inhabituel dans leur barbe ou dans leurs boucles d’oreilles… ni dans le cordon de « trophées » racornis que chacun portait en guise de décorations. Mais les trois hommes avaient d’étranges cicatrices partout où leur uniforme laissait à nu les bras ou le cou. Et, sous les traces presque effacées d’une chirurgie probablement fort ancienne, muscles et tendons semblaient saillir et se nouer anormalement.

C’était très curieux. Gordon fut néanmoins troublé par une impression de déjà vu. Mais où ? Et quand ? Mystère…

Ces hommes avaient-ils été victimes d’une des épidémies d’après-guerre ? Les grands oreillons, peut-être. Ou une forme quelconque d’hypertrophie thyroïdienne ?

Puis, soudain, quelque chose se déchira dans sa mémoire et il reconnut, dans le plus massif des deux personnages escortant Macklin, l’horrible brute qui avait surgi devant lui, la nuit où ils avaient été attaqués sur le bord de la Coquille, et qui l’avait allongé à terre d’un seul coup de poing.

Ces hommes n’appartenaient pas à la dernière génération de survivalistes féodalistes, jeunes durs systématiquement recrutés sur toute l’étendue de l’Oregon septentrional. Tout comme Bezoar, les nouveaux venus avaient connu l’avant-guerre à l’âge adulte. Les années semblaient toutefois s’être écoulées sans entamer leur vigueur. Le général Macklin avait, en particulier, dans chacun de ses gestes une souplesse féline passablement inquiétante. Il ne perdit pas une minute en politesses. Il montra Johnny d’un signe du menton, faisant ainsi connaître ses désirs à Bezoar.

— Ah oui ! fit ce dernier. Monsieur Stevens, auriez-vous l’obligeance de suivre ces messieurs qui vont vous raccompagner dans vos… euh… quartiers. Le général souhaite s’entretenir avec votre supérieur seul à seul.

Johnny regarda Gordon. Il était prêt à faire le coup de poing au premier mot de son chef.

Gordon blêmit intérieurement. L’expression dans les yeux du jeune homme l’accablait. Jamais il n’avait cherché à être l’objet d’une telle dévotion, de la part de quiconque.

— Vas-y, Johnny, dit-il à son ami. Je te retrouve tout à l’heure.

Les deux montagnes humaines sortirent sur les talons du jeune facteur. Lorsque la porte se fut refermée, que les pas se furent fondus dans la nuit, Gordon se retourna pour faire face au commandant des holnistes unifiés. Sa détermination était intacte. L’heure n’était plus aux remords, non plus qu’à l’hypocrisie ; saurait-il mentir assez bien pour bluffer ces crapules ?

Il l’espérait. Pour la première fois, peut-être, il se sentait pleinement habiter son uniforme de postier ; et il était prêt à brûler les planches comme jamais !

— Pas la peine ! fit Macklin, cinglant, alors que sa main se pointait, péremptoire, sur Gordon. Encore un mot sur cette connerie d’« États-Unis Restaurés » et je vous fais avaler votre uniforme et vos insignes !

Gordon cilla. Son regard alla de Macklin à Bezoar. Celui-ci souriait.

— Je crains de n’avoir pas été tout à fait franc avec vous, monsieur l’inspecteur. (Cette fois, il y avait du sarcasme dans ces deux derniers mots. Le colonel holniste se pencha pour ouvrir un tiroir de son bureau.) Dès que j’ai entendu parler de vous, j’ai immédiatement dépêché des hommes pour remonter votre piste vers l’est. Vous aviez raison sur un point : il est exact que les holnistes ne sont pas très populaires dans certains secteurs. Du moins, pas encore. Deux de mes équipes ne sont jamais rentrées.

Le général Macklin fit claquer dans ses doigts.

— Ne faites pas traîner, Bezoar. J’ai autre chose à faire. Qu’on amène ce connard.

Bezoar acquiesça aussitôt et se pencha en arrière pour tirer un cordon de sonnette sur le mur. Gordon était perplexe : que pouvait contenir le tiroir ?

— Un de nos détachements est tombé sur une bande de « cousins » dans les Cascades, sur le bord d’une passe, au nord du Crater Lake pour être précis. Il y a eu méprise et j’ai peur que la plupart de ces autochtones n’aient péri. Nous avons toutefois réussi à convaincre un survivant…

On entendit d’autres pas, venant de l’intérieur du poste, et le rideau de perles s’ouvrit. La blonde le maintint d’une main tandis que son regard polaire se figeait sur l’homme à la tête bandée qui pénétrait, d’un pas mal assuré, dans la pièce. Il portait un vieux treillis passé et rapiécé, un poignard à la ceinture et une seule boucle à l’oreille… et encore, à peine un fil d’or. Il n’avait pas l’air très content de se retrouver là.

— J’aimerais vous présenter notre dernière recrue, monsieur l’inspecteur, dit Bezoar, mais je crois que vous vous connaissez déjà.

Gordon secoua la tête, stupéfait. Qu’est-ce qui se passait ? Il n’avait jamais vu ce type de sa vie !

Bezoar bouscula le nouveau venu qui leva la tête.

— Je ne peux rien affirmer, dit la chancelante recrue de Holn, dévisageant Gordon. Ça pourrait être lui. Mais, vous savez, quand ça s’est passé, on n’avait pas l’impression que… enfin, on n’y a pas attaché grande importance…

Gordon serra les poings. Cette voix !

— C’est toi, fumier !

Le chapeau tyrolien penché d’un air canaille avait disparu, mais Gordon reconnaissait les rouflaquettes poivre et sel, le teint jaunâtre. Roger Septien semblait nettement moins serein que lors de leur dernière rencontre, sur le flanc calciné des Cascades…

Bezoar eut un hochement de tête satisfait.

— Vous pouvez disposer, soldat Septien. Votre adjudant a dû vous trouver un service tranquille pour ce soir.

L’ex-brigand, ex-agent de change, acquiesça d’une voix lasse. Il ne jeta pas d’autre regard sur Gordon et sortit sans un mot.

Gordon comprit qu’il avait fait une erreur en réagissant si vite. Il aurait dû ne pas prêter attention à l’homme… faire semblant de ne pas le connaître.

Cela aurait-il changé quelque chose ? Macklin était si sûr de lui…

— Finissons-en, dit le général à son aide de camp.

Bezoar se pencha à nouveau sur le tiroir du bureau et, cette fois, en tira un petit carnet noir en mauvais état. Il le tendit à Gordon.