Выбрать главу

— Le reconnaissez-vous ? Il y a votre nom sur la première page.

Éberlué, Gordon fixait le carnet. S’il le reconnaissait ? ! C’était son journal, volé, avec le reste de ses biens, par Septien et sa bande de voleurs, quelques heures à peine avant qu’il ne tombât sur l’épave de la fourgonnette des postes et n’entamât sur les routes une nouvelle carrière.

Sur le moment, il avait déploré la perte de son carnet. Il y avait consigné, au jour le jour, tous les détails de ses voyages depuis son départ du Minnesota, dix-sept ans auparavant… soigneusement complétés d’observations sur la vie dans l’Amérique post-apocalyptique.

Mais, dans les circonstances présentes, le mince volume était certainement la dernière chose sur terre qu’il eût voulu voir apparaître devant ses yeux. Il se laissa retomber dans le fauteuil, soudain très las, brutalement conscient de n’avoir jamais été que le jouet des démons. Son mensonge avait fini par le rattraper.

Dans les pages du petit carnet, il n’était pas une seule fois question de postiers, de renaissance ou d’« États-Unis Restaurés ».

Il ne contenait que la simple vérité.

13

L’EMPIRE PERDU par Nathan Holn

Aujourd’hui, alors que nous approchons de la fin du vingtième siècle, les grands combats de ce temps auraient, dit-on, pour protagonistes, la soi-disant gauche et la soi-disant droite – dinosaures d’un spectre politique factice, monté de toutes pièces. Fort peu de gens sont en effet conscients que ces prétendus adversaires sont les deux aspects d’une même hydre monstrueuse et malade qui, par l’aveuglement qu’elle a imposé à des millions de personnes, les empêche de constater qu’ils ont été bernés par cette invention même.

Il n’en a pas toujours été ainsi, et il n’en sera pas toujours ainsi.

Dans de précédents ouvrages, j’ai parlé d’autres types de société… du code de l’honneur dans le Japon médiéval, de la glorieuse épopée des Indiens d’Amérique, de cette brillante période que connut l’Europe et que les érudits décadents d’aujourd’hui nomment « l’âge sombre ».

Car ce que ne cesse de nous répéter l’histoire, c’est que, de tout temps, quelques-uns ont commandé quand les autres obéissaient. Il s’agit d’une structure dont les deux piliers, pouvoir et foi jurée, sont l’un comme l’autre estimables et naturels. Le féodalisme a toujours été le système social inhérent à notre espèce, depuis la lointaine époque où les tribus humaines grattaient la terre pour trouver leur subsistance et se défiaient d’une colline à l’autre. Telles étaient nos mœurs naturelles et elles se maintinrent jusqu’à ce que l’humanité se vît pervertie, et que la puissance des forts eût été sapée par la pleurnicharde propagande des faibles.

Jetons un regard sur ce que furent les choses à l’aube du dix-neuvième siècle en Amérique. L’opportunité se présentait alors vive et claire de renverser les morbides tendances des soi-disant « Lumières ». Les victorieux soldats de la guerre d’Indépendance venaient de bouter l’Anglais décadent hors de presque tout le continent. La frontière était ouverte et un solide esprit d’individualisme régnait en maître suprême sur la nation naissante.

Aaron Burr en était conscient lorsqu’il décida de s’emparer des nouveaux territoires qui s’étendaient à l’ouest des treize colonies primitives. Son rêve était celui que berce naturellement tout mâle… dominer, conquérir, se tailler un empire !

Que serait la face du monde s’il avait réussi ? Pouvait-il prévenir la montée de ces obscénités jumelles que sont le socialisme et le capitalisme ?

Qui peut le dire ? La seule chose que je puis dire, c’est ce que, moi, je crois. Nous avions alors à notre portée le germe d’une nouvelle ère de grandeur !

Burr fut malheureusement abattu avant d’avoir pu châtier le valet des traîtres : Alexander Hamilton. Une analyse superficielle nous donne à penser que son adversaire principal fut Jefferson, l’escroc qui le spolia de la présidence. En réalité, la conspiration avait des racines plus profondes, et considérablement plus étendues.

Telle une araignée au centre de sa toile, ce fut Benjamin Franklin, ce génie du mal, qui ourdit dans l’ombre la cabale destinée à étouffer l’Empire avant qu’il ne pût voir le jour. Ses instruments furent nombreux, trop nombreux pour qu’un homme seul, même doté de l’énergie de Burr, fût à même de les combattre.

Et le pire de ces instruments fut sans conteste l’Ordre de Cincinnatus…

Gordon jeta le livre ouvert par terre à côté de sa paillasse. Comment pouvait-on lire une merde pareille… il s’était pourtant trouvé quelqu’un pour l’éditer ?

Il y avait encore un peu de jour pour lire après le repas du soir. Pour la première fois depuis près d’une semaine, le soleil avait consenti à se montrer. Mais Gordon se sentait frissonner tandis que résonnaient encore dans sa tête les échos de la dialectique démente.

Benjamin Franklin, ce génie du mal…

Nathan Holn plaidait bien son affaire, en affirmant que ce cher Ben ne s’était pas contenté d’être un philosophe-éditeur particulièrement doué jouant les ambassadeurs entre deux expériences scientifiques ou deux idylles. Si l’on pouvait faire confiance aux citations tronquées utilisées par Holn, on pouvait en déduire que Franklin s’était trouvé au centre d’un tissu d’événements peu ordinaires. Quelque chose d’étrange s’était en effet produit après la guerre d’Indépendance, quelque chose qui avait déjoué les projets des Aaron Burr pour permettre l’éclosion de la nation que Gordon avait connue.

Mais, au-delà de ce constat, Gordon était consterné par la folie naissante de Nathan Holn. Bezoar et Macklin devaient être complètement déments eux aussi s’ils avaient cru un seul instant que de telles divagations le convertiraient à leur façon de penser.

Ce torchon avait tout juste l’effet inverse. Gordon eut une vision : un volcan entrait en éruption à Agness, et il acceptait avec joie d’aller rôtir en enfer en entraînant ce nid de serpents à sa suite.

Un bébé pleurait dehors, tout près de là. Il jeta un coup d’œil par-dessus les planches mais ne distingua pas grand-chose d’autre que des silhouettes déguenillées se traînant dans l’ombre d’un bouquet d’aulnes. De nouveaux prisonniers étaient arrivés la nuit dernière. Ils se tassaient pour gémir autour du maigre feu qu’on les avait autorisés à allumer. On ne les jugeait pas dignes d’avoir un toit au-dessus de leur tête…

Gordon et Johnny rejoindraient peut-être bientôt ces misérables serfs si Macklin n’obtenait pas la réponse exigée. Le « général » perdait patience. Après tout, de son point de vue, l’offre qu’il faisait à Gordon était des plus raisonnables.

Celui-ci devait se décider vite. L’offensive holniste reprendrait dès les premiers signes du dégel, qu’il coopérât ou non.

Il ne voyait pas non plus en quoi il avait le choix.

Le souvenir de Dena lui revint soudain en mémoire. Il s’aperçut qu’elle lui manquait ; il se demandait si elle était toujours en vie ; il regrettait de ne pouvoir la toucher ; il aurait voulu être avec elle… même harcelé de ses questions.

Il était trop tard pour l’empêcher d’entraîner ses disciples dans ses projets suicidaires – quels qu’ils fussent. Gordon se demandait pourquoi Macklin ne lui avait pas encore annoncé avec délectation le dernier désastre essuyé par la pitoyable armée de la Willamette.

Ne t’en fais pas, se dit-il, lugubre. Cet oubli ne va pas tarder à se trouver réparé.