Johnny rinça la brosse à dents dégarnie qu’il partageait avec Gordon et retourna s’asseoir à ses côtés pour lire quelques pages de la biographie de Burr. Il leva les yeux au ciel, perplexe.
— Bien sûr, à l’école de Cottage Grove, on était loin d’avoir le niveau d’avant-guerre, mais grand-père m’a toujours donné des tas de livres à lire et il m’a souvent parlé d’histoire, etc. Même moi, je me rends compte que ce type, Holn, invente la moitié de ce qu’il raconte là-dedans. Comment s’est-il débrouillé pour que son livre ait un tel succès ? Comment se fait-il, même, qu’il y ait eu des gens pour y croire ?
Gordon haussa les épaules.
— Ça s’appelait la technique du « gros mensonge », Johnny. Il suffit de donner l’impression qu’on sait de quoi on parle… de se contenter de citer des faits. Et puis de parler très vite. Tu entrelardes tes bobards de sorte qu’ils aient l’air de révéler l’existence d’un complot et tu martèles ça sur tous les tons. Ceux qui cherchent un prétexte, pour haïr ou pour mépriser – ceux qui ont un ego boursouflé, les faibles – s’empressent d’adopter ces explications toutes faites. Il ne leur vient pas à l’idée de soumettre la théorie à l’épreuve des faits. Hitler faisait ça très bien. Le mage de Leningrad aussi. Holn n’a été que leur brillant successeur dans l’art du « gros mensonge ».
Oui, et alors ? s’interrogea Gordon. Lui-même n’avait-il pas inventé la fable des « États-Unis Restaurés » ? Ne trempait-il pas dans le mythe de Cyclope ? Était-il en droit de jeter la pierre à quiconque ?
Johnny reprit sa lecture puis, de nouveau, posa la main sur sa page.
— Qui était Cincinnatus ? Holn l’a-t-il aussi trouvé dans son imagination ?
Gordon s’était renversé sur la paillasse et avait fermé les yeux.
— Non. Si j’ai bonne mémoire, c’était un grand général de l’ancienne Rome, du temps de la République. La légende dit que, las de se battre, il avait quitté l’armée pour se retirer sur ses terres et les cultiver en paix. Un jour, des émissaires étaient venus de la ville pour lui rendre visite. Les armées de Rome étaient en déroute ; ceux qui les commandaient avaient amplement prouvé leur incompétence ; et la catastrophe semblait inévitable. La délégation était donc allée à la rencontre de Cincinnatus – elle l’avait trouvé qui poussait sa charrue – et l’avait supplié de prendre le commandement de ce qui restait des troupes.
— Et alors ? Qu’est-ce qu’il leur a dit, ce Cincinnatus, aux types de Rome ?
— Eh bien… (Gordon bâilla.) Il leur a dit : « D’accord. » Mais à contrecœur. Il a regroupé les Romains et repoussé l’envahisseur, le raccompagnant même, avec pertes et fracas, jusqu’aux portes de leur ville. Ce fut une grande victoire.
— J’parie qu’ensuite ils l’ont fait roi ou quelque chose du genre, suggéra Johnny.
Gordon fit non de la tête.
— C’est ce que l’armée aurait voulu… le peuple aussi… Mais Cincinnatus leur a dit qu’ils pouvaient tous aller se faire voir, et il est retourné dans sa ferme pour n’en plus jamais sortir.
Johnny se gratta la tête.
— Mais… pourquoi il a fait ça ? Je pige pas.
Gordon pigeait très bien, lui. Il comprenait le sens de toute l’histoire, maintenant qu’il y repensait. Et surtout depuis que, tout récemment, il en avait eu, pour ainsi dire, une illustration qu’il n’était pas près d’oublier.
— Gordon ?
Il ne répondit pas. Un bruit de voix se précisait au-dehors. Il colla son œil à une fente et vit un groupe d’hommes sur le sentier, montant du débarcadère sur la Rogue. Une barque venait d’accoster.
Johnny n’avait rien remarqué. Il continuait de poser des questions comme il n’avait d’ailleurs pas cessé de le faire depuis qu’ils étaient prisonniers. Tout comme Dena, le jeune homme ne laissait pas passer une occasion d’enrichir ses connaissances.
— Rome, c’était longtemps avant la révolution américaine, n’est-ce pas ? Alors, Gordon, qu’est-ce que c’est que… (il reprit le livre en main)… cet Ordre de Cincinnatus dont Holn parle là-dedans ?
Gordon observait toujours les nouveaux venus qui approchaient à présent de leur prison. Deux serfs portaient un brancard sur le chemin rocailleux sous la garde d’un détachement de survivalistes.
— C’est George Washington qui l’a fondé, après la guerre d’Indépendance, répondit-il d’une voix distraite. Les principaux Cincinnati étaient les officiers qui avaient servi…
Il s’interrompit. Leurs gardes venaient d’ouvrir les portes du hangar et surveillaient les serfs qui entraient pour déposer leur fardeau sur la paille. Puis ceux-ci retournèrent aussitôt vers leur escorte et, avec elle, sortirent sans un mot.
— Il est dans un sale état, dit Johnny qui s’était précipité au chevet du blessé. Voilà des jours que ce pansement n’a pas été changé.
Depuis l’époque où toute sa classe de deuxième année d’université s’était vue enrôlée dans la milice, Gordon avait eu maintes fois l’occasion de voir des blessés. Il s’était en particulier formé à la technique du diagnostic de brousse, sous les ordres du lieutenant Van. Un bref regard lui confirma que les plaies par balles auraient dû finir par guérir avec les soins appropriés. Mais l’odeur de la mort flottait déjà sur le corps inerte. Elle montait des membres où suppuraient d’horribles traces de torture.
— J’espère qu’il leur a menti, grommela Johnny qui avait entrepris d’arranger la paille pour donner un peu de confort au mourant.
Gordon l’aida en allant chercher leurs couvertures. Il était perplexe quant à l’origine de l’homme. Il n’était pas de la Willamette. À la différence des hommes de Roseburg et de la Camas, il devait se raser tous les matins. Au moins jusqu’à une date récente. Et, en dépit des mauvais traitements qu’il avait subis, il lui restait beaucoup trop de chair sur les os pour qu’il pût être un serf.
Gordon se redressa. Ses paupières papillotèrent puis il appela Johnny.
— Hé, viens voir ! Est-ce que tu crois qu’il s’agit bien de ce que je pense ?
Le jeune facteur regarda ce que son chef lui montrait du doigt, puis écarta les couvertures pour compléter son examen.
— Bon sang, je veux bien être pendu… Gordon ! Ça m’a tout l’air d’être un uniforme !
Gordon acquiesça en silence. Un uniforme, oui… d’après-guerre, de toute évidence. Les couleurs et la coupe n’avaient rien à voir avec les treillis holnistes, ni d’ailleurs avec les habitudes vestimentaires en vigueur dans l’Oregon.
Sur l’épaule, le mourant portait un écusson brodé d’un blason que Gordon voyait remonter du fond de sa mémoire… un ours brun marchant sur une bande de gueules contre champ d’or.
Un peu plus tard, on vint avertir Gordon qu’il était une fois de plus convoqué. L’escorte habituelle se présenta à la lueur des torches.
— Cet homme est mourant, dit-il au chef du détachement.
Le taciturne holniste à trois boucles haussa les épaules.
— Et alors ? Une femme va v’nir s’occuper d’lui. En route. Le général attend.
Sur le sentier, baigné par le clair de lune, qui montait au poste, ils aperçurent, en sens inverse, une silhouette aux épaules tombantes. La femme s’écarta du chemin et les laissa passer, les yeux rivés sur son plateau chargé de pansements et de flacons. Pas un des soldats présents ne parut faire attention à elle.
Au dernier moment, toutefois, son regard se leva sur Gordon qui reconnut en elle la jeune femme brune aux cheveux argentés à laquelle il devait d’avoir son uniforme reprisé et lavé. Il voulut lui sourire en passant mais une inquiétude passa dans ses yeux ; et elle disparut dans l’ombre.