Gordon en fut attristé pour le reste du trajet. Elle lui avait rappelé Abby. L’un de ses soucis majeurs concernait ses amis de Pine View. Les éclaireurs holnistes qui avaient retrouvé son journal n’étaient pas passé loin du petit village et des braves gens qui l’habitaient. Il n’y avait pas que la fragile civilisation de la Willamette qui courait un danger mortel.
Plus personne n’était en sécurité nulle part, à sa connaissance… hormis peut-être George Powhatan, là-haut sur le mont Pain de Sucre, tout à sa bière et à ses abeilles, pendant que ce qui restait du monde périssait dans les flammes.
— Je commence à en avoir assez de vos faux-fuyants, Krantz, lui dit le général Macklin lorsque les gardes eurent quitté le bureau.
— Vous me mettez dans une position difficile, général. J’étudie l’ouvrage que le colonel Bezoar m’a prêté, cherchant à comprendre…
— Trêve de conneries, voulez-vous ? (Macklin s’approcha jusqu’à toucher le visage de Gordon. Il était plus petit mais ses traits étrangement tourmentés étaient impressionnants.) Je connais les hommes, Krantz. Vous avez du caractère, c’est incontestable, et vous pourriez faire un bon vassal. Mais vous êtes écrasé de culpabilité : foutu poison « civilisé »… J’en viens à me demander si, après tout, vous êtes vraiment utile.
La suite allait de soi. Gordon s’efforça de ne rien laisser paraître de l’état cotonneux de ses genoux.
— Vous pouvez être baron de Corvallis, Krantz. Grand seigneur dans notre nouvel empire. Si ça vous chante, vous pouvez même conserver un assortiment de vos conceptions désuètes… à condition que vous soyez assez énergique pour empêcher le pittoresque de tourner au désordre. Ce que vous voulez, n’est-ce pas, c’est traiter avec douceur vos propres vassaux ? Créer des bureaux de poste ? Peut-être même trouverons-nous quelque usage à vos « États-Unis Restaurés », enchaîna Macklin avec un sourire qui révéla ses dents pourries et son haleine de charognard. Voilà pourquoi Charlie et moi gardons pour nous cette histoire de carnet, jusqu’à ce que nous ayons mis au point une stratégie précise. Comprenez-moi bien, ce n’est pas que je nourrisse pour vous une affection particulière mais nous en serons tous deux les bénéficiaires si vous acceptez de coopérer. Vous saurez mieux que mes gars gouverner ces ingénieurs de Corvallis. Et il n’est pas exclu que nous gardions Cyclope en fonction, à condition qu’il paie bien pour ne pas être débranché.
Ainsi, les holnistes n’avaient pas encore percé la légende du superordinateur. Ça n’avait pas grande importance. Ils ne s’étaient jamais beaucoup souciés de technologie, hormis dans ses strictes applications militaires. La science avait, à leurs yeux, le tort de profiter au grand nombre, et trop souvent aux plus faibles.
Macklin saisit le tisonnier dans l’âtre et revint vers Gordon en le tapotant dans sa paume.
— L’alternative est simple : nous prenons Corvallis au printemps. Si nous le faisons à notre manière, la ville sera brûlée. Il n’y aura plus de bureau de poste nulle part, mon gars, et plus de machines malignes.
De la pointe du tisonnier, Macklin effleura une feuille sur son bureau. À proximité, il y avait un encrier et une plume. Gordon savait ce que l’homme attendait de lui.
S’il n’avait eu qu’à donner son accord au plan, il l’eût fait sur-le-champ, jouant la comédie jusqu’à ce que se présentât l’occasion de jeter le masque.
Mais Macklin n’était pas né de la dernière pluie. Il voulait voir Gordon écrire une lettre au Conseil de Corvallis pour le convaincre de livrer les clés de la ville, en gage de sa bonne foi, jusqu’à ce qu’il fût relâché.
Ensuite, il n’avait que la parole du général pour espérer devenir effectivement « baron de Corvallis ». Il doutait, en fait, que la parole du holniste eût plus de valeur que la sienne.
— Peut-être vous imaginez-vous que nous ne sommes pas assez forts pour vaincre sans aide votre pitoyable « armée de la Willamette » ? (Macklin éclata de rire et se tourna vers la porte.) Shawn !
Le gorille du général fut dans la pièce si vite et d’un mouvement si souple que Gordon ne le distingua nettement que lorsqu’il eut refermé la porte et se fut figé au garde-à-vous devant son chef.
— Vous allez faire une découverte, Krantz. Shawn et moi, ainsi que le gaillard qui vous a capturé, sommes les derniers de notre espèce. (Macklin poursuivit sur le ton de la confidence :) C’était top secret mais vous avez dû entendre filtrer des rumeurs. Les expériences visaient à obtenir des unités de combat d’un type tout à fait spécial, différent de tout ce qu’on avait connu auparavant.
Gordon ouvrit des yeux éberlués. Tout, soudain, prenait un sens : l’extraordinaire vivacité du général, les cicatrices sur sa peau et sur celle de ses deux gardes du corps.
— Des « accrus » !
Macklin hocha la tète.
— Malin ce garçon ! Pour un étudiant qui s’affaiblissait l’esprit à coups de psychologie et de morale, vous prêtiez quand même attention à ce qui se passait autour de vous !
— Nous étions persuadés qu’il s’agissait de simples rumeurs ! Vous voulez dire que des soldats ont réellement été modifiés pour…
Il s’interrompit, les yeux fixés sur les muscles étrangement noueux qui saillaient sur les avant-bras nus de Shawn. Si inconcevable que cela parût, l’histoire devait être vraie. Il n’existait pas d’autre explication rationnelle.
— Ils nous ont essayés pour la première fois au Kenya. Le gouvernement a pu apprécier les résultats au combat. Les autorités ont déchanté avec ce qui s’est passé après le cessez-le-feu et… lorsqu’on nous a ramenés dans nos foyers.
Gordon suivit le mouvement du tisonnier que Macklin tendait maintenant à son gorille. Celui-ci en saisit l’extrémité… pas dans son énorme poing mais seulement entre le pouce et l’index. Le général rectifia sa prise sur l’autre bout, de façon similaire.
Puis ils tirèrent, chacun de son côté… sans même que leur respiration s’accélérât. Macklin reprit d’ailleurs sur le même ton.
— L’expérience a été poursuivie à la fin des années 80 et au début des années 90. Nous avons surtout été utilisés comme forces d’intervention spéciale. On ne prenait que des baroudeurs comme nous. Le « type naturel » si vous voulez !
Le tisonnier ne tremblait pas. Dans sa rigidité absolue, il commença de s’étirer.
— Oh, nous avons correctement taillé en pièces les Cubains ! ricana Maklin, le regard sur Gordon. Mais la hiérarchie militaire a sérieusement fait la gueule en apprenant le comportement de certains vétérans après la fin des opérations et, surtout, après leur retour chez eux. À l’époque, déjà, Nathan Holn leur faisait peur, vous comprenez ? Ils voyaient que son message n’était pas sans influence sur les forts. Ils se sont empressés d’arrêter le programme.
Le tisonnier virait au rouge en son centre. Il avait atteint une fois et demie sa longueur d’origine lorsque les deux moitiés se séparèrent en leur milieu, comme de la gaze se déchirant en lambeaux. Gordon jeta un rapide coup d’œil sur Bezoar qui se tenait en retrait. Le colonel holniste se passait nerveusement la langue sur les lèvres, visiblement inquiet de la performance des deux « accrus ». Gordon savait exactement ce qu’il pensait.
Dans un dégagement de chaleur qui, même à cette distance, était perceptible, le tisonnier acheva de se séparer sans que la brutale rupture de tension dans les muscles chirurgicalement renforcés ne se trahît par le moindre mouvement des deux monstres.