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— Ce sera tout, Shawn. (Macklin jeta dans le feu les débris de l’instrument cependant que son subordonné pivotait prestement sur lui-même et gagnait la porte. Le général planta son regard sur Gordon.) Doutez-vous encore que nous puissions être dans Corvallis en mai ? Avec ou sans vous. Un seul de mes gars non-« accrus » vaut une vingtaine de vos lourdauds de fermiers… ou de vos ridicules soldâtes. (Gordon leva brusquement les yeux mais Macklin enchaînait.) Même si le rapport de forces était plus équilibré, vous n’auriez pas la moindre chance ! Pour les trois « accrus » que nous sommes, ce sera un jeu d’enfant d’investir n’importe lequel de vos points forts et de le faire tomber. Nous pouvons démolir à mains nues vos misérables défenses. Oseriez-vous hésiter, ne serait-ce qu’une seconde, à le croire ?

Il poussa la feuille devant Gordon et, d’une pichenette, fit rouler le porte-plume dans la même direction.

Gordon fixa le papier jauni. Quelle importance, après tout ? Dans la tourmente de ces révélations, il croyait savoir où était la vérité des choses. Il soutint le regard de Macklin.

— Je suis très impressionné. Votre démonstration était très convaincante. Mais, dites-moi, général. Puisque vous êtes si fort, comment se fait-il que vous ne soyez pas déjà dans Roseburg à l’heure actuelle ? (Comme le grand chef holniste pâlissait, Gordon lui décocha l’esquisse d’un sourire.) Et, puisque nous y sommes, qui vous chasse de vos propres domaines ? Voilà déjà longtemps que j’aurais dû vous demander pourquoi vous meniez cette guerre tambour battant. Pourquoi vos gens sont-ils en train de rassembler leurs serfs et tous leurs biens matériels pour déferler en masse sur le Nord ? Toutes les invasions barbares ont commencé ainsi, vous savez, dans l’histoire, comme des dominos alignés qui se couchent un à un sous le choc du précédent. Dites-moi, général, qui donc vous botte le cul pour vous faire déguerpir de la Rogue ?

Les traits de Macklin exprimaient une tempête d’émotions. Ses mains puissantes se plièrent en une vague de muscles qui roula jusqu’aux coudes. D’un instant à l’autre, Gordon s’attendait à payer au prix fort l’intense satisfaction que lui avait donnée sa sortie.

Hors de lui, Macklin le gardait sous son regard fou.

— Emmenez-le ! hurla-t-il à Bezoar. Tout de suite !

Gordon haussa les épaules et tourna le dos à l’« accru » écumant.

— Et quand vous serez de retour, Bezoar, je veux qu’on tire cette histoire au clair ! Je veux savoir qui est responsable de la fuite !

La voix du général poursuivit son chef des renseignements jusque sur les marches du poste.

La main de Bezoar tremblait sur le bras de Gordon tandis qu’il le ramenait à l’enclos-prison.

— Qui a mis cet homme ici ? beugla le colonel survivaliste dès qu’il vit le prisonnier mourant sur la paillasse entre Johnny et la femme aux yeux écarquillés.

— Isterman, je crois, balbutia l’un des gardes. Il vient de rentrer du front sur la Salmon River…

… la Salmon River… Gordon venait de reconnaître le nom d’un cours d’eau de la Californie du Nord.

— La ferme ! hurla Bezoar, s’étranglant presque.

Trop tard. Gordon avait la confirmation qu’il cherchait. Cette guerre était tout autre chose que ce qu’ils avaient cru jusqu’à ce soir.

— Transportez-le ailleurs ! Faites monter Isterman au Q.G. ! Tout de suite !

Les gardes ne se le firent pas dire deux fois.

— Hé, doucement avec lui ! hurla Johnny comme ils se saisissaient brutalement de l’homme inconscient.

Bezoar le gratifia d’un regard noir puis tourna sa colère sur la femme. Elle avait déjà atteint la porte avant que le coup de pied du colonel holniste l’eût touchée.

— À demain, dit ce dernier à Gordon. Dans l’intervalle, vous feriez mieux de vous convaincre d’écrire votre lettre à Corvallis. Votre comportement de ce soir n’était pas très prudent.

Gordon parut regarder à travers l’homme comme s’il était transparent.

— Ce qui se passe entre le général et moi n’est pas de votre ressort, dit-il à Bezoar. Seuls des pairs sont en droit d’échanger défis et menaces.

La citation de Nathan Holn fit chanceler le survivaliste chauve comme s’il avait reçu un coup de massue. Il resta un moment les yeux fixés sur Gordon tandis que celui-ci s’allongeait tranquillement sur sa paillasse, croisant les mains sous sa nuque pour s’abstraire du monde.

Ce ne fut que lorsque Bezoar eut quitté leur prison et que le calme fut revenu dans sa pénombre qu’il se leva et alla rejoindre Johnny.

— Est-ce que le soldat à l’ours a dit quelque chose ?

— Non, Gordon. Il n’a pas repris conscience.

— Et la femme ? Elle t’a parlé ?

Johnny regarda à droite et à gauche. Les autres prisonniers étaient dans leur coin, tournés vers le mur comme ils le faisaient maintenant depuis des semaines.

— Elle n’a pas pipé mot. Mais elle m’a donné ça.

Gordon prit l’enveloppe. Il en reconnut le contenu dès qu’il l’ouvrit.

C’était la lettre de Dena… celle qu’il avait reçue, des mains de Powhatan, là-haut, sur le mont Pain de Sucre. Elle devait être restée dans la poche de son pantalon où cette femme l’avait trouvée avant de le laver… et elle l’avait gardée.

Pas étonnant que ni Macklin ni Bezoar n’y eussent fait la moindre allusion.

Gordon était bien décidé à la camoufler. Il n’avait aucune envie de la voir arriver entre les mains du général. Elles étaient peut-être folles, mais Dena et ses amies méritaient qu’on leur laissât leur chance. Il entreprit de déchirer les feuillets pour en manger les morceaux mais Johnny l’arrêta.

— Non, Gordon. Elle a écrit quelque chose au bas de la dernière page.

— Hein ? Qui a écrit…

Il tourna les pages et les tint dans le rayon de lune qui filtrait à travers les planches. Il s’aperçut qu’elle portait en effet une inscription au crayon ; les grosses lettres carrées et malhabiles offraient un vif contraste avec l’écriture fluide et fine de Dena.

c’est vrai ?

les femmes sont si libres dans le Nord ?

y a-t-il des hommes à la fois bons et forts ?

va-t-elle mourir pour vous ?

Gordon s’assit, le dos contre la cloison et resta un long moment les yeux rivés sur ces phrases si simples, et si désespérantes. Il n’existait aucun lieu au monde où il ne fût suivi par ses fantômes, quelle que fût sa résignation présente. Ce que George Powhatan lui avait dit sur les vraies motivations de la jeune femme continuait à le ronger.

Mais les grandes choses non plus n’étaient pas près de le lâcher.

Il avala la lettre, lentement, sans laisser Johnny prendre part à ce festin particulier, faisant de chaque morceau une pénitence, un sacrement.

Une heure s’était écoulée quand il y eut de nouveau du bruit dehors. De l’autre côté de l’esplanade, en face de l’ancien supermarché d’Agness, des soldats holnistes marchaient en colonne par deux, au rythme lent de tambours. Ils entouraient un grand blond que Gordon reconnut comme l’un des types en treillis qui, plus tôt dans la journée, avait déposé dans le hangar le prisonnier mourant.

— C’est Isterman, commenta Johnny, fasciné par le spectacle. Ça lui apprendra à rentrer sans se présenter immédiatement au Q.G.

Gordon songea que Johnny avait vu trop de vieux films sur la Seconde Guerre mondiale à la vidéothèque de Corvallis.

Au bout de la colonne, il repéra Roger Septien. Ni l’ombre ni la distance ne l’empêchèrent de voir que l’ex-brigand des sentiers montagnards tremblait de tous ses membres ; il avait même du mal à tenir son fusil.