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Quant à Charles Bezoar, il fut sans doute loin de donner lecture de l’acte d’accusation avec la même assurance dans la voix que lors de ses réquisitoires devant les tribunaux d’avant-guerre. Isterman, en revanche, l’écouta, impassible, le dos collé au tronc d’un arbre. Son cordon de trophées lui barrait la poitrine telle une bandoulière à cartouches… macabre écharpe qui le distinguait pour ses hauts faits.

Bezoar s’effaça et le général Macklin s’avança pour parler au condamné. Il lui serra la main et l’embrassa sur les deux joues puis il rejoignit son aide de camp pour assister à la conclusion de la cérémonie. Un caporal à deux anneaux fit claquer des ordres brefs. Le peloton mit un genou à terre, épaula et fit feu.

Roger Septien tourna de l’œil.

Le grand officier blond gisait à présent, recroquevillé dans une mare de sang au pied de l’arbre. Gordon eut une pensée pour le mourant qui avait partagé leur geôle pendant quelques heures et qui leur avait tant dit, sans même ouvrir les yeux.

— Dors en paix, Californien, murmura-t-il. Tu en as emporté un avec toi. Quant à nous, nous allons nous efforcer d’en faire autant.

14

Cette nuit-là, Gordon rêva qu’il regardait Benjamin Franklin, occupé à une partie d’échecs avec un gros poêle cylindrique en fonte.

— Le problème est de trouver un équilibre, dit à son intention l’homme d’État et savant sans prendre garde à Gordon, concentré qu’il était sur l’échiquier. J’ai réfléchi ; il me semble qu’il ne saurait résider que dans un système encourageant les individus à se surpasser, tout en marquant une certaine compassion pour les faibles, et en traquant impitoyablement les fous et les tyrans.

Derrière la grille du poêle, des langues de flamme dansèrent, pareilles à des rangées de petites lumières. En termes plus visuels qu’audibles, elles demandèrent :

—… Qui va prendre sous sa responsabilité… ?

Franklin déplaça son cavalier.

— Bonne question, dit-il en se redressant, les yeux toujours fixés sur la pièce blanche. Très bonne question. Bien sûr, nous pouvons nous doter de garanties constitutionnelles, établir une stricte répartition des pouvoirs, mais de telles mesures ne prennent un sens que lorsque les citoyens ont l’assurance que ces garde-fous sont respectés. Or, ceux qui ont soif de puissance et d’argent sont sans cesse à l’affût d’un moyen de violer les lois ou de les tourner à leur avantage.

Il y eut un flamboiement dans le poêle et, de quelque manière, un pion noir s’en trouva déplacé.

—… Qui… ?

Franklin sortit un mouchoir pour s’éponger le front.

— Qui ? Mais les tyrans potentiels… ceux qui disposent d’une panoplie de méthodes éprouvées depuis des siècles pour manipuler l’homme du commun, pour lui mentir, pour lui bourrer le crâne avec leurs croyances. Les gens sains d’esprit sont, d’ordinaire, attirés par autre chose que par le pouvoir. Lorsqu’il leur faut agir, ils conçoivent leur action comme un service rendu, ce qui impose des limites à leur entreprise même. Le tyran, lui, veut dominer par tous les moyens ; il est insatiable dans la poursuite de son but.

—… enfants inconscients… lancèrent les flammes.

— Certes. (Franklin hocha la tête et ôta ses lunettes pour en essuyer les verres à double foyer.) J’estime toutefois que certaines innovations peuvent avoir un effet bénéfique. La création de mythes adéquats, par exemple. Et puis, si le Bien accepte de faire quelques sacrifices…

Sa main se tendit vers la reine blanche, hésita quelques instants au-dessus, puis fit traverser l’échiquier à la svelte pièce d’ivoire pour l’amener devant la grille ardente.

Gordon aurait voulu le mettre en garde. La reine était exposée. Sans même un pion à proximité pour la protéger.

Ses pires craintes n’eurent pas le loisir de grandir. Une longue flamme lécha l’échiquier et, lorsqu’elle se retira, un roi noir siégeait sur un petit tas de cendre occupant la case où s’était tenue la fière figurine immaculée.

— ô Seigneur, non ! gémit Gordon qui, même dans l’état inconscient du rêve, avait compris ce qui venait de se produire et quel symbole il fallait y lire.

—… Qui va prendre sous sa responsabilité… ?

Franklin s’abstint de répondre. Il repoussa son fauteuil qui grinça en pivotant. Par-dessus ses doubles foyers, son regard se riva sur Gordon, accablé.

— Vous aussi ? Mais qu’est-ce que vous me voulez, tous ?

Les lueurs rouges ondoyèrent. Le sourire de Franklin s’agrandit.

Il s’éveilla en sursaut, le regard fixe. Johnny était penché sur lui ; il avançait la main pour lui toucher l’épaule.

— Gordon. Il vaudrait mieux que vous veniez jeter un coup d’œil. Il y a quelque chose de bizarre dehors… les gardes…

Gordon se redressa et se frotta les yeux.

— J’y vais !

Johnny rampa jusque sur le côté est du bâtiment, non loin de la porte. Il lui fallut un moment pour s’habituer au clair de lune. Puis il distingua les deux survivalistes de garde ce soir-là devant leur prison.

L’un d’eux gisait sur le dos, la bouche ouverte, les yeux vitreux, fixés sur les nuages bas qui s’amoncelaient dans le ciel.

L’autre avait encore quelques soubresauts. Ses doigts griffaient la poussière et tentaient d’atteindre son fusil, tombé un peu plus loin. Son autre main se crispait sur la gaine de son poignard dont le cuir huilé accrochait les reflets du feu rougeoyant. À la hauteur de ses genoux, une large tache brune s’agrandissait : sa chope de bière se vidait lentement.

Quelques secondes encore et le garde s’affaissa. Le vain combat qu’il livrait à la mort s’acheva dans un râle à peine perceptible.

Johnny et Gordon échangèrent un regard puis, comme un seul homme, se ruèrent sur la porte. Hélas, elle était fermée à double tour. Johnny tendit un bras par une fente entre les planches, essayant en vain d’atteindre l’uniforme du garde le plus proche, celui qui avait les clés…

— Merde ! Il est trop loin !

Gordon avait choisi de s’attaquer d’emblée à la cloison du hangar. La construction hâtive devait comporter des points faibles. À la première traction un peu forte, les clous rouillés grincèrent atrocement, lui faisant courir des frissons de panique tout le long du dos.

— Comment on s’y prend ? demanda Johnny. Si on tire ensemble un bon coup, on doit pouvoir arracher, vite fait, une ou deux planches. On aura le temps de courir jusqu’aux canoës avant que l’alerte ne soit donnée…

— Chut ! fit Gordon, un doigt sur les lèvres.

Une forme avait bougé dans l’ombre.

D’un pas hésitant, s’arrêtant tous les deux mètres pour se tourner de tous côtés, une silhouette en haillons déboucha dans la flaque de clarté lunaire devant l’entrée du baraquement, là où gisaient les deux gardes.

— C’est elle ! chuchota Johnny.

Gordon ne l’avait pas attendu pour reconnaître la femme brune qui avait griffonné le pathétique post-scriptum sur la lettre de Dena. Il l’observa. Elle surmonta sa terreur et se pencha tour à tour sur chaque survivaliste pour vérifier qu’il était bien mort.

Son corps se mit à trembler et de rauques gémissements lui échappèrent lorsqu’elle entreprit de dégager les clés de la ceinture du second garde. Pour ce faire, il lui fallait glisser ses doigts entre les sinistres trophées, mais elle ferma les yeux et, bientôt, le trousseau fut dans sa main.

L’angoisse montait. Elle se battit avec la serrure qui finit par céder. Puis elle recula dans l’ombre lorsque les deux hommes libérés s’élancèrent. Ils dépouillèrent les cadavres de leur couteau, de leur cartouchière et de leur fusil avant de les tirer à l’intérieur du bâtiment.