— Comment vous appelez-vous ? demanda Gordon à la femme.
Elle s’était assise dans un coin, les yeux clos.
— Heather, répondit-elle.
— Heather, pourquoi nous aidez-vous ?
Elle ouvrit les yeux. Ils étaient verts et étonnamment brillants.
— Votre… ce que votre femme a écrit… (Elle faisait des efforts pour reprendre ses esprits.) J’ai pas connu l’époque dont parlent les vieilles… mais il y a eu des prisonniers qui nous ont raconté la vie dans le Nord… et puis vous êtes venus… Vous n’allez pas me battre pour avoir lu votre lettre ?
Elle se recroquevilla lorsque Gordon tendit la main pour effleurer sa joue. La tendresse n’avait aucun sens dans l’univers de cette malheureuse femme. Des paroles et des gestes rassurants lui vinrent à l’esprit mais il s’en tint au plus simple… à des mots qui ne pouvaient pas être mal interprétés.
— Je n’ai pas l’intention de vous battre, lui dit-il. Jamais.
Johnny apparut.
— Il n’y a qu’un seul garde près des canoës, Gordon. Je pense avoir trouvé le moyen d’arriver derrière lui sans qu’il s’en aperçoive. C’est peut-être un type de la Rogue, mais si nous tombons sur lui à l’improviste, nous avons une chance de l’avoir.
Gordon hocha la tête.
— O. K., mais nous allons l’emmener, elle, dit-il en montrant la femme.
Johnny était tiraillé entre les considérations pratiques et la pitié. Il était clair que ce n’était pas la compassion qui remporterait contre le devoir que se faisait le jeune homme de sauver son chef.
— Mais…
— Ils sauront qui a empoisonné les gardes. Elle sera crucifiée si on la laisse ici.
Johnny cilla et acquiesça d’un signe, visiblement soulagé de voir son dilemme ainsi résolu.
— Bon, dit-il. Allons-y.
Heather retint Gordon par la manche.
— Je suis avec une amie, dit-elle avant de se tourner vers les ténèbres épaisses des taillis.
De l’ombre, surgit une silhouette élancée mais vêtue d’une chemise et d’un pantalon trois fois trop grands pour elle, et que retenait à la taille une large ceinture. En dépit de ce déguisement masculin, il était impossible de ne pas reconnaître la maîtresse de Charles Bezoar. Elle avait ramassé en chignon sa longue chevelure blonde et portait un petit paquet. Elle donnait l’impression d’être encore plus terrifiée que Heather.
Après tout, se dit Gordon, elle a beaucoup plus à perdre dans cette tentative d’évasion. Qu’elle se jetât dans la folle aventure de suivre ces deux étrangers venus d’un Nord mythique donnait la mesure de son désespoir.
— Elle s’appelle Marcie, dit la brune. Elle n’était pas sûre que vous accepteriez de nous emmener : elle vous a apporté des cadeaux.
De ses doigts tremblants, Marcie dénoua le petit paquet enveloppé de toile cirée.
— Ce sont vos lettres, dit-elle en les prenant avec délicatesse, comme si elle craignait de les souiller.
Gordon faillit éclater de rire à la vue de ce courrier sans valeur, mais son rire lui resta dans la gorge lorsqu’il reconnut l’autre objet qu’elle lui tendait avec le paquet d’enveloppes jaunies : un petit carnet noir en piteux état. Sa pensée alla aux risques énormes qu’elle avait pris pour le récupérer.
— Parfait, dit-il en acceptant le présent et en le remballant soigneusement dans la toile cirée. Maintenant, suivez-nous. Et en silence ! Lorsque je ferai signe, vous vous plaquez à terre et vous attendez.
Les deux femmes hochèrent la tête d’un air sérieux. Gordon se retourna vers Johnny avec l’intention de faire le point sur la manière dont ils allaient procéder, mais le jeune homme était déjà loin, progressant accroupi sur le chemin de la rivière pour leur ouvrir la voie.
Pas la peine de discuter. C’est lui qui a raison.
C’était un soulagement merveilleux que cette liberté retrouvée mais, avec elle, revenait cette vieille pute : le service.
Plein de haine pour le statut de chef qui lui retombait sur les épaules, Gordon s’accroupit à son tour et s’élança sur les traces de Johnny, suivi, à quelque distance, par les femmes.
15
Le choix de la direction à prendre ne se posait pas. Avec l’amorce du dégel, la Rogue n’était déjà plus qu’un torrent rugissant et il n’y avait pas d’autre solution que de remettre son âme à Dieu et de se laisser porter dans le sens du courant.
Johnny était encore tout à la joie de s’être brillamment acquitté de sa mission d’éclaireur. La sentinelle ne s’était pas retournée avant qu’il eût été à deux pas derrière elle ; elle avait observé un silence presque total quand le jeune homme lui avait coincé son avant-bras sous la gorge avant de mettre fin à toute velléité de résistance de sa part, en trois rapides coups de poignard bien placés. L’enfant de Cottage Grove exultait encore de sa prouesse tandis qu’il installait, avec Gordon, les femmes dans l’embarcation. Ils la poussèrent et y montèrent à leur tour, laissant aux eaux torrentueuses le soin de les amener au milieu du courant.
Gordon ne se sentait pas le cœur d’avouer à son jeune ami qu’il avait reconnu le visage du garde lorsqu’ils avaient jeté son corps dans la Rogue. Les traits de Roger Septien s’étaient vus figés pour l’éternité dans une expression de surprise presque offusquée… pas du tout l’image d’un superman holniste.
Gordon se souvenait de la première fois où, près de vingt ans plus tôt, il lui avait fallu tirer sur des pillards et des incendiaires. La hiérarchie existait encore dans les forces de l’ordre. Leurs membres ne s’étaient pas dissous au sein des groupes d’émeutiers qu’ils avaient eu la mission de mater. Il ne se rappelait pas en avoir conçu la moindre fierté. Il avait même poussé des cris dans son sommeil ; il avait même pleuré plusieurs nuits ces hommes qu’il s’était vu forcé de tuer.
Les temps avaient changé. Un holniste mort était une bonne chose, quelle que fût la manière dont on l’envisageât.
Ils avaient laissé derrière eux la petite crique encombrée de barques en miettes. Chaque seconde de retard ainsi prise s’était révélée un horrible supplice mais il valait mieux pour eux qu’on ne pût les poursuivre. La corvée avait d’ailleurs donné du travail aux deux femmes qui s’en étaient acquittées avec entrain. Après quoi, elles avaient paru un peu moins craintives.
Elles se serraient maintenant l’une contre l’autre au milieu du frêle esquif tandis qu’aux deux extrémités, Gordon et Johnny avaient empoigné les rames et tentaient de stabiliser sa course. La lune jouait à cache-cache avec les nuages, semblant leur donner un modèle du rythme à adopter pour godiller tant bien que mal dans le courant.
Ils n’avaient pas eu longtemps à attendre pour rencontrer les premiers rapides. En quelques instants, il ne fut plus question de manier l’aviron. Il fallait accompagner dans ses ruades le canoë qui bondissait dans des gerbes d’écume, évitant de justesse les roches luisantes qu’ils n’avaient souvent qu’à peine le temps d’apercevoir.
Gonflée par la fonte des neiges, la rivière était déchaînée. Elle emplissait l’air de son rugissement et le clair de lune intermittent se diffractait dans ses embruns. Il était impossible d’aller contre le courant ; à peine pouvait-on le suivre. Il fallait se contenter de se laisser guider parmi les obstacles invisibles.
À la première accalmie, Gordon poussa le canoë dans un retour de courant. Johnny et lui s’affalèrent sur leurs rames, puis échangèrent un regard et, aussitôt, éclatèrent de rire. Les yeux de Marcie et de Heather allaient de l’un à l’autre. L’adrénaline de la peur et le goût de la liberté leur bourdonnaient dans les oreilles, leur arrachant des petits cris entrecoupés. Johnny poussa un hourra ! et frappa l’eau du plat de sa rame.