En larmes, il continua de fouetter la rivière longtemps après que les derniers fragments d’écorce et d’armature eurent sombré ou dérivé au loin.
16
Ils passèrent la journée dans un vieux blockhaus envahi par les ronces et les mauvaises herbes qui, avant l’Apocalypse, devait avoir servi de cache d’armes puis de forteresse à quelque survivaliste solitaire. Il n’en restait maintenant qu’une masse grise éventrée au béton éraflé. Une unique pièce intérieure demeurait, dévastée par les pillards.
Avant la guerre, Gordon avait lu que certaines régions du pays étaient littéralement truffées de caches de ce genre. Elles avaient été construites et aménagées par des gens obsédés par la chute de tout système social et par les moyens de survie, une fois leur fantasme réalisé. À l’époque, ces bizarreries avaient eu leurs cours de survie, leurs stages pratiques, leurs revues spécialisées… un secteur d’industrie entier destiné à pourvoir aux « besoins » d’hommes excédant nettement ceux du randonneur et du simple campeur.
Certains n’y avaient sans doute trouvé qu’un prétexte à la rêverie ou la possibilité de développer une passion innocente pour les armes de tout calibre. Il s’était trouvé parmi eux peu de disciples de Nathan Holn et l’horreur avait probablement saisi la grande majorité de ces énergumènes quand leurs fantasmes s’étaient soudain transformés en réalité quotidienne.
Le moment venu, la plupart de ces ermites du survivalisme étaient morts tout seuls, dans leur blockhaus.
Les combats et les pluies s’étaient chargés d’éroder les quelques reliefs délaissés par les vagues successives de charognards. Ce fut sous une de ces averses glaciales s’abattant par rafales sur les murs de béton que les trois fugitifs prirent alternativement leur tour de garde et de sommeil.
À un moment donné, ils entendirent des cris et les claquements liquides des sabots des chevaux dans la boue. Gordon s’efforça, devant les femmes, d’avoir l’air confiant. Il avait, certes, pris soin de laisser le moins de traces possible derrière eux, mais les deux filles qu’il avait sur les bras n’avaient pas l’expérience des éclaireuses de la Willamette. Il n’était pas sûr d’être de taille à berner les meilleurs pisteurs forestiers qu’on ait connus depuis Cochise.
Les cavaliers finirent par s’éloigner et, quelques minutes après, les trois fuyards se détendirent un peu. Gordon s’assoupit.
Cette fois, il ne rêva pas. Il était trop exténué pour gaspiller son énergie dans des hantises.
Il leur fallut attendre que la lune fût levée pour se remettre en route la nuit même. Des sentiers innombrables se croisaient et bifurquaient sans cesse, mais Gordon n’eut pas de mal à garder la bonne direction en se guidant grâce aux langues de glace quasi permanentes sur la face des troncs d’arbre.
Trois heures après le coucher du soleil, ils atteignirent les ruines d’une petite bourgade.
— Illahee, lui apprit Heather.
— Il n’y a plus personne, dit-il en promenant son regard sur le spectacle fantastique de la ville fantôme au clair de lune.
Du manoir de l’ex-baron jusqu’à la plus informe des bicoques, il n’était pas une habitation qui conservât encore un reste de mobilier ou de vaisselle.
— Tous les soldats et les serfs ont été envoyés vers le nord, expliqua Marcie. Il y a eu plusieurs villages évacués au cours de ces dernières semaines.
Gordon hocha la tcte.
— Ils se battent sur trois fronts. Macklin ne racontait pas des blagues en disant qu’il serait à Corvallis en mai. Pour eux, c’est prendre la Willamette ou mourir.
Le paysage lui-même était lunaire. On y voyait un peu partout des arbrisseaux mais aucun arbre adulte. Sans doute était-ce un de ces territoires que les holnistes avaient expérimentés pour faire de la culture sur brûlis ; mais la terre n’était pas riche comme celle de la vallée de la Willamette : l’expérience avait dû se solder par un échec.
Heather et Marcie marchaient se tenant par la main et ne cessaient de jeter autour d’elles des regards effrayés. Gordon ne pouvait s’empêcher de faire la comparaison avec les vaillantes amazones de Dena ou avec la petite Abby de Pine View, toujours débordante de bonne humeur et d’optimisme. Le véritable âge sombre serait loin d’être une époque faste pour les femmes. Sur ce point du moins, Dena ne s’était pas trompée.
— Allons jeter un coup d’œil sur la grande maison, proposa-t-il. On pourra peut-être y trouver de quoi manger.
Elles sortirent de leur torpeur et coururent au-devant de Gordon en direction de la palissade et des tas de bois qui entouraient une solide demeure de notable d’avant-guerre.
Lorsqu’il les rejoignit, il les trouva dans l’enclos, près du portail, penchées sur deux formes sombres. Il eut un mouvement de recul en s’apercevant qu’elles dépouillaient les cadavres de deux gros bergers allemands. Vraisemblablement le maître n’avait pu prendre ses bêtes avec lui pour un voyage par mer. Le baron holniste d’Illahee avait dû ressentir plus durement la perte de ses chiens que la perspective de voir ses serfs mourir comme des mouches au cours de leur exode massif vers les terres promises du Nord.
À l’odeur, Gordon pensa que la viande était passablement avancée ; il décida, qu’il pouvait attendre de trouver autre chose, mais les femmes ne firent pas la fine bouche.
La chance leur avait souri jusqu’à présent. Les recherches semblaient s’être orientées vers l’ouest, s’éloignant de la direction qu’ils avaient prise. Peut-être les hommes du général Macklin avaient-ils, à cette heure, trouvé le corps de Johnny et y avaient-ils vu la confirmation d’une piste vers l’océan.
Le temps seul allait maintenant révéler aux fugitifs les proportions exactes de leur chance.
À la sortie d’Illahee, un étroit cours d’eau dévalait vers le nord et Gordon pensa qu’il ne pouvait s’agir que de la branche sud de la Coquille. Il n’y avait plus un canoë dans les parages. De toute manière, le torrent ne semblait guère plus navigable que la Rogue. Ils allaient devoir marcher.
Une ancienne route longeait la rive est dans la direction qui était la leur. Les dangers ne manqueraient pas mais ils n’avaient pas le choix : ils devaient la suivre car une haute barrière de montagnes, sous le toit des nuages éclairés par la lune, leur interdisait de songer à une autre voie.
Au moins, ils progresseraient plus vite que par les sentiers détrempés de la forêt. Enfin… c’était ce qu’espérait Gordon. Il encouragea ses stoïques compagnes à soutenir l’allure. Pas une seule fois Marcie et Heather ne gémirent ou ne tournèrent vers lui le moindre regard de reproche. Était-ce du courage ou de la résignation qui leur faisait ainsi poser un pied devant l’autre sur des kilomètres et des kilomètres ?
À vrai dire, il n’était plus très sûr de savoir pourquoi lui-même persévérait. Qu’avait-il à attendre ? Survivre encore quelques années dans cet âge sombre désormais inéluctable ? Il avait déjà son content de fantômes, le « grand saut » ne serait, pour lui, qu’une délivrance.
Et quoi ? s’interrogea-t-il. Suis-je vraiment le dernier idéaliste du vingtième siècle en ce monde ?
Peut-être… Oui, l’idéalisme est peut-être ce qu’en dit Charles Bezoar, une maladie, un leurre.
George Powhatan aussi était dans le vrai. Se battre pour de grandes choses – la civilisation, par exemple – ne vous apportait rien… des jeunes filles et des jeunes gens étaient amenés à croire en vous et, sous ce faux prétexte, ils sacrifiaient leur vie pour des choses qui n’en valaient pas la peine.