Les balles qui écorchaient la terre par raies droites en soulevant de minces nuages linéaires, trouaient, labouraient les corps rigidement collés au sol, cassaient les membres raides, s'enfonçaient dans des faces blafardes et vidées, crevaient, avec des éclaboussements, des yeux liquéfiés et on voyait sous la rafale se remuer un peu et se déranger par endroits la file des morts.
On entendait le bruit sec produit par les vertigineuses pointes de cuivre en pénétrant les étoffes et les chairs: le bruit d'un coup de couteau forcené, d'un coup strident de bâton appliqué sur les vêtements. Au-dessus de nous se ruait une gerbe de sifflements aigus, avec le chant descendant, de plus en plus grave, des ricochets. Et on baissait la tête sous ce passage extraordinaire de cris et de voix.
– Faut dégager la tranchée. Hue!
On quitte ce fragment infime du champ de bataille où la fusillade déchire, blesse et tue à nouveau des cadavres. On se dirige vers la droite et vers l'arrière. Le boyau de communication monte. En haut du ravin, on passe devant un poste téléphonique et un groupe d'officiers d'artillerie et d'artilleurs.
Là, nouvelle pause. On piétine et on écoute l'observateur d'artillerie crier des ordres que recueille et répète le téléphoniste enterré à côté:
– Première pièce, même hausse. Deux dixièmes à gauche. Trois explosifs à une minute!
Quelques-uns de nous ont risqué la tête au-dessus du rebord du talus et ont pu embrasser de l'œil, le temps d'un éclair, tout le champ de bataille autour duquel notre compagnie tourne vaguement depuis ce matin.
J'ai aperçu une plaine grise, démesurée, où le vent semble pousser, en largeur, de confuses et légères ondulations de poussière piquées par endroits d'un flot de fumée plus pointu.
Cet espace immense où le soleil et les nuages traînent des plaques de noir et de blanc, étincelle sourdement de place en place – ce sont nos batteries qui tirent – et je l'ai vu à un moment, tout entier pailleté d'éclats brefs. À un autre moment, une partie des campagnes s'est estompée sous une taie vaporeuse et blanchâtre: une sorte de tourmente de neige.
Au loin, sur les sinistres champs interminables, à demi effacés et couleur de haillons, et troués autant que des nécropoles, on remarque, comme un morceau de papier déchiré, le fin squelette d'une église et, d'un bord à l'autre du tableau, de vagues rangées de traits verticaux rapprochés et soulignés, comme les bâtons des pages d'écriture: des routes avec leurs arbres. De minces sinuosités rayent la plaine en long et en large, la quadrillent, et ces sinuosités sont pointillées d'hommes.
On discerne des fragments de lignes formées de ces points humains qui, sorties des raies creuses, bougent sur la plaine à la face de l'horrible ciel déchaîné.
On a peine à croire que chacune de ces taches minuscules est un être de chair frissonnante et fragile, infiniment désarmé dans l'espace, et qui est plein d'une pensée profonde, plein de longs souvenirs et plein d'une foule d'images; on est ébloui par ce poudroiement d'hommes aussi petits que les étoiles du ciel.
Pauvres semblables, pauvres inconnus, c'est votre tour de donner! Une autre fois, ce sera le nôtre. À nous demain, peut-être, de sentir les cieux éclater sur nos têtes ou la terre s'ouvrir sous nos pieds, d'être assaillis par l'armée prodigieuse des projectiles, et d'être balayés par des souffles d'ouragan cent mille fois plus forts que l'ouragan.
On nous pousse dans les abris d'arrière. À nos yeux, le champ de la mort s'éteint. À nos oreilles, le tonnerre s'assourdit sur l'enclume formidable des nuages. Le bruit d'universelle destruction fait silence. L'escouade s'enveloppe égoïstement des bruits familiers de la vie, s'enfonce dans la petitesse caressante des abris.
CHAPITRE VINGTIÈME Le feu
Réveillé brusquement, j'ouvre les yeux dans le noir.
– Quoi? Qu'est-ce qu'il il y a?
– C'est ton tour de garde. Il est deux heures du matin, me dit le caporal Bertrand que j'entends, sans le voir, à l'orifice du trou au fond duquel je suis étendu.
Je grogne que je viens, je me secoue, bâille dans l'étroit abri sépulcral; j'étends les bras et mes mains touchent la glaise molle et froide. Puis je rampe au milieu de l'ombre lourde qui obstrue l'abri, en fendant l'odeur épaisse, entre les corps intensément affalés des dormeurs. Après quelques accrochages et faux pas sur des équipements, des sacs, et des membres étirés dans tous les sens, je mets la main sur mon fusil et je me trouve debout à l'air libre, mal réveillé et mal équilibré, assailli par la bise aiguë et noire.
Je suis, en grelottant, le caporal qui s'enfonce entre de hauts entassements sombres dont le bas se resserre étrangement sur notre marche. Il s'arrête. C'est là. Je perçois une grosse masse se détacher à mi-hauteur de la muraille spectrale, et descendre. Cette masse hennit un bâillement. Je me hisse dans la niche qu'elle occupait.
La lune est cachée dans la brume, mais il y a, répandue sur les choses, une très confuse lueur à laquelle l'œil s'habitue à tâtons. Cet éclairement s'éteint à cause d'un large lambeau de ténèbres qui plane et glisse là-haut. Je distingue à peine, après l'avoir touché, l'encadrement et le trou du créneau devant ma figure, et ma main avertie rencontre, dans un enfoncement aménagé, un fouillis de manches de grenades.
– Ouvre l'œil, hein, mon vieux, me dit Bertrand à voix basse. N'oublie pas qu'il y a notre poste d'écoute, là en avant, sur la gauche. Allons, à tout à l'heure.
Son pas s'éloigne, suivi du pas ensommeillé du veilleur que je relève.
Les coups de fusil crépitent de tous côtés. Tout à coup, une balle claque net dans la terre du talus où je m'appuie. Je mets la face au créneau. Notre ligne serpente dans le haut du ravin: le terrain est en contre-bas devant moi, et on ne voit rien dans cet abîme de ténèbres où il plonge. Toutefois, les yeux finissent par discerner la file régulière des piquets de notre réseau plantés au seuil des flots d'ombre, et, çà et là, les plaies rondes d'entonnoirs d'obus, petits, moyens ou énormes; quelques-uns, tout près, peuplés d'encombrements mystérieux. La bise me souffle dans la figure. Rien ne bouge, que le vent qui passe et que l'immense humidité qui s'égoutte. Il fait froid à frissonner sans fin. Je lève les yeux: je regarde ici, là. Un deuil épouvantable écrase tout. J'ai l'impression d'être tout seul, naufragé, au milieu d'un monde bouleversé par un cataclysme.
Rapide illumination de l'air: une fusée. Le décor où je suis perdu s'ébauche et pointe autour de moi. On voit se découper la crête, déchirée, échevelée, de notre tranchée, et j'aperçois, collés sur la paroi d'avant, tous les cinq pas, comme des larves verticales, les ombres des veilleurs. Leur fusil s'indique, à côté d'eux, par quelques gouttes de lumière. La tranchée est étayée de sacs de terre; elle est élargie de partout et, en maints endroits, éventrée par des éboulements. Les sacs de terre, aplatis les uns sur les autres et disjoints, ont l'air, à la lueur astrale de la fusée, de ces vastes dalles démantelées d'antiques monuments en ruines. Je regarde au créneau. Je distingue, dans la vaporeuse atmosphère blafarde qu'a épandue le météore, les piquets rangés et même les lignes ténues des fils de fer barbelés qui s'entrecroisent d'un piquet à l'autre. C'est, devant ma vue, comme des traits à la plume qui gribouillent et raturent le champ blême et troué. Plus bas, dans l'océan nocturne qui remplit le ravin, le silence et l'immobilité s'accumulent.
Je descends de mon observatoire et me dirige au jugé vers mon voisin de veille. De ma main tendue, je l'atteins.