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– C'est toi? lui dis-je à voix basse, sans le reconnaître.

– Oui, répond-il sans savoir non plus qui je suis, aveugle comme moi.

– C'est calme, à c't'heure, ajoute-t-il. Tout à l'heure, j'ai cru qu'ils allaient attaquer, ils ont peut-être bien essayé, sur la droite, où ils ont lancé une chiée de grenades. Il y a eu un barrage de 75, vrrran… vrrran… Mon vieux, je m'disais: «Ces 75-là, c'est possible, i' sont payés pour tirer! S'ils sont sortis, les Boches, i's ont dû prendre quéque chose!» Tiens, écoute, là-bas les boulettes qui r'biffent! T'entends?

Il s'arrête, débouche son bidon, boit un coup, et sa dernière phrase, toujours à voix basse, sent le vin:

– Ah! là là! tu parles d'une sale guerre! Tu crois qu'on s'rait pas mieux chez soi? Eh bien, quoi! Qu'est-ce qu'il a, c'ballot?

Un coup de feu vient de retenir à côté de nous, traçant un court et brusque trait phosphorescent. D'autres partent, ça et là, sur notre ligne: les coups de fusil sont contagieux la nuit.

Nous allons nous enquérir, à tâtons, dans l'ombre épaisse retombée sur nous comme un toit, auprès d'un des tireurs. Trébuchant et jetés parfois l'un sur l'autre, on arrive à l'homme, on le touche.

– Eh bien! quoi?

Il a cru voir remuer, puis, plus rien. Nous revenons, mon voisin inconnu et moi, dans l'obscurité dense et sur l'étroit chemin de boue grasse, incertains, avec effort, pliés, comme si nous portions chacun un fardeau écrasant.

À un point de l'horizon, puis à un autre, tout autour de nous, le canon tonne, et son lourd fracas se mêle aux rafales d'une fusillade qui tantôt redouble et tantôt s'éteint, et aux grappes de coups de grenades, plus sonores que les claquements du lebel et du mauser et qui ont à peu près le son des vieux coups de fusil classiques. Le vent s'est encore accru, il est si violent qu'il faut se défendre dans l'ombre contre lui: des chargements de nuages énormes passent devant la lune.

Nous sommes là, tous les deux, cet homme et moi, à nous rapprocher et nous heurter sans nous connaître, montrés puis interceptés l'un à l'autre, en brusques à-coups, par le reflet du canon; nous sommes là, pressés par l'obscurité, au centre d'un cycle immense d'incendies qui paraissent et disparaissent, dans ce paysage de sabbat.

– On est maudits, dit l'homme.

Nous nous séparons et nous allons chacun à notre créneau nous fatiguer les yeux sur l'immobilité des choses.

Quelle effroyable et lugubre tempête va éclater?

La tempête n'éclata pas, cette nuit-là. À la fin de ma longue attente, aux premières traînées du jour, il y eut même accalmie.

Tandis que l'aube s'abattait sur nous comme un soir d'orage, je vis encore une fois émerger et se recréer sous l'écharpe de suie des nuages bas, les espèces de rives abruptes, tristes et sales, infiniment sales, bossuées de débris et d'immondices, de la croulante tranchée où nous sommes.

La lividité de la nue blêmit et plombe les sacs de terre aux plans vaguement luisants et bombés, tel un long entassement de viscères et d'entrailles géantes mises à nu sur le monde.

Dans la paroi, derrière moi, se creuse une excavation, et là un entassement de choses horizontales se dresse comme un bûcher.

Des troncs d'arbres? Non: ce sont les cadavres.

À mesure que les cris d'oiseaux montent des sillons, que les champs vagues recommencent, que la lumière éclôt et fleurit en chaque brin d'herbe, je regarde le ravin. Plus bas que le champ mouvementé avec ses hautes lames de terre et ses entonnoirs brûlés, au-delà du hérissement des piquets, c'est toujours un lac d'ombre qui stagne, et, devant le versant d'en face, c'est toujours un mur de nuit qui s'érige.

Puis je me retourne et je contemple ces morts qui peu à peu s'exhument des ténèbres, exhibant leurs formes raidies et maculées. Ils sont quatre. Ce sont nos compagnons Lamuse, Barque, Biquet et le petit Eudore. Ils se décomposent là, tout près de nous, obstruant à moitié le large sillon tortueux et boueux que les vivants s'intéressent encore à défendre.

On les a posés tant bien que mal; ils se calent et s'écrasent, l'un sur l'autre. Celui d'en haut est enveloppé d'une toile de tente. On avait mis sur les autres figures des mouchoirs, mais en les frôlant, la nuit, sans voir, ou bien le jour, sans faire attention, on a fait tomber les mouchoirs, et nous vivons face à face avec ces morts, amoncelés là comme un bûcher vivant.

Il y a quatre nuits qu'ils ont été tués ensemble. Je me souviens mal de cette nuit, comme d'un rêve que j'ai eu. Nous étions de patrouille, eux, moi, Mesnil André, et le caporal Bertrand. Il s'agissait de reconnaître un nouveau poste d'écoute allemand signalé par les observateurs d'artillerie. Vers minuit, on est sorti de la tranchée, et on a rampé sur la descente, en ligne, à trois ou quatre pas les uns des autres, et on est descendu ainsi très bas dans le ravin, jusqu'à voir, gisant devant nos yeux, comme l'aplatissement d'une bête échouée, le talus de leur Boyau International. Après avoir constaté qu'il n'y avait pas de poste dans cette tranche de terrain, on a remonté, avec des précautions infinies; je voyais confusément mon voisin de droite et mon voisin de gauche, comme des sacs d'ombre, se traîner, glisser lentement, onduler, se rouler dans la boue, au fond des ténèbres, poussant devant eux l'aiguille de leur fusil. Des balles sifflaient au-dessus de nous, mais elles nous ignoraient, ne nous cherchaient pas. Arrivés en vue de la bosse de notre ligne, on a soufflé un instant; l'un de nous a poussé un soupir, un autre a parlé. Un autre s'est retourné, en bloc, et son fourreau de baïonnette a sonné contre une pierre. Aussitôt une fusée a jailli en rugissant du Boyau International. On s'est plaqué par terre, étroitement, éperdument, on a gardé une immobilité absolue, et on a attendu là, avec cette étoile terrible suspendue au-dessus de nous et qui nous baignait d'une clarté de jour, à vingt-cinq ou trente mètres de notre tranchée.

Alors une mitrailleuse placée de l'autre côté du ravin a balayé la zone où nous étions. Le caporal Bertrand et moi avons eu la chance de trouver devant nous, au moment où la fusée montait, rouge, avant d'éclater en lumière, un trou d'obus où un chevalet cassé tremblait dans la boue; on s'est aplatis tous les deux contre le rebord de ce trou, on s'est enfoncés dans la boue autant qu'on a pu et le pauvre squelette de bois pourri nous a cachés. Le jet de la mitrailleuse a repassé plusieurs fois. On entendait un sifflement perçant au milieu de chaque détonation, les coups secs et violents des balles dans la terre, et aussi des claquements sourds et mous suivis de geignements, d'un petit cri et, soudain, d'un gros ronflement de dormeur qui s'est élevé puis a graduellement baissé. Bertrand et moi, frôlés par la grêle horizontale des balles qui, à quelques centimètres au-dessus de nous, traçaient un réseau de mort et écorchaient parfois nos vêtements, nous écrasant de plus en plus, n'osant risquer un mouvement qui aurait haussé un peu une partie de notre corps, nous avons attendu. Enfin, la mitrailleuse s'est tue, dans un énorme silence. Un quart d'heure après, tous les deux, nous nous sommes glissés hors du trou d'obus en rampant sur les coudes et nous sommes enfin tombés, comme des paquets, dans notre poste d'écoute. Il était temps, car, en ce moment, le clair de lune a brillé. On a dû demeurer dans le fond de la tranchée jusqu'au matin, puis jusqu'au soir. Les mitrailleuses en arrosaient sans discontinuer les abords. Par les créneaux du poste, on ne voyait pas les corps étendus, à cause de la déclivité du terrain: sinon, tout à ras du champ visuel, une masse qui paraissait être le dos de l'un deux. Le soir, on a creusé une sape pour atteindre l'endroit où ils étaient tombés. Ce travail n'a pu être exécuté en une nuit; il a été repris la nuit suivante par les pionniers, car, brisés de fatigue, nous ne pouvions plus ne pas nous endormir.