– Elle parlait comme une enfant», interrompit brusquement Peyrol. «Ainsi, vous vouliez me parler avant que votre dernière heure n’arrive. Voyons, vous ne vous préparez pas encore à mourir?
– Écoutez-moi, Peyrol. S’il y a quelqu’un dont la dernière heure soit proche, ce n’est pas moi. Regardez un peu autour de vous. Il était temps que je vous parle.
– Eh? quoi! Je n’ai pas l’intention de tuer quelqu’un, grommela Peyrol. Vous vous mettez de drôles d’idées en tête.
– C’est comme je vous le dis», insista Catherine sans animation. «On dirait que la mort s’accroche aux jupes de la petite. Elle a fait une course folle avec elle. Évitons qu’elle ne trempe de nouveau ses pas dans du sang humain.»
Peyrol, qui avait laissé sa tête retomber sur sa poitrine, la redressa brusquement. «De quoi diable parlez-vous?» s’écria-t-il avec colère. «Je ne vous comprends pas le moins du monde.
– Vous n’avez pas vu dans quel état elle était, quand je l’ai reprise en main, déclara Catherine. Je suppose que vous savez où est le lieutenant. Qu’est-ce qui l’a fait partir ainsi? Où est-il allé?
– Je le sais, répondit Peyrol. Il reviendra probablement cette nuit.
– Vous savez où il est! Et, naturellement, vous savez aussi pourquoi il est parti et pourquoi il va revenir», dit Catherine d’une voix menaçante. «Eh bien! vous devriez lui dire qu’à moins d’avoir une paire d’yeux dans le dos, il vaut mieux qu’il ne revienne pas ici… qu’il ne revienne pas du tout; car s’il le fait, rien ne pourra le préserver d’un coup perfide.
– Personne n’a jamais été à l’abri de la perfidie», opina Peyrol après un moment de silence. «Je ne vais pas feindre de ne pas comprendre ce que vous voulez dire.
– Vous avez entendu aussi bien que moi ce qu’a dit Scevola avant de sortir. Le lieutenant est l’enfant d’un ci-devant, et Arlette d’un homme qu’on a appelé traître à son pays. Vous pouvez comprendre vous-même ce qu’il avait en tête.
– C’est un bavard et une poule mouillée», dit Peyrol d’un ton méprisant, mais cela ne modifia en rien l’attitude de Catherine, une attitude de vieille sibylle qui se lève de son trépied pour prophétiser avec calme d’horribles désastres. «Tout ça, c’est son républicanisme», expliqua Peyrol avec plus de mépris encore. «Il en a une nouvelle crise en ce moment.
– Non, c’est de la jalousie, dit Catherine. Il a peut-être cessé de s’intéresser à elle au cours de tant d’années. Il y a longtemps qu’il ne m’importune plus. Avec un individu de ce genre, je pensais qu’en le laissant être le maître ici… Mais non! Je sais que, depuis que le lieutenant a commencé à venir ici, il a été repris de ses terribles imaginations. Il ne dort pas la nuit. Son républicanisme est toujours là. Mais ne savez-vous pas, Peyrol, qu’on peut avoir de la jalousie sans amour?
– Vous croyez», dit le flibustier d’une voix grave. Il méditait, empli de son expérience personnelle. «Et en outre il a goûté du sang», grommela-t-il au bout d’un moment. «Vous avez peut-être raison.
– J’ai peut-être raison!» répéta Catherine d’un ton légèrement indigné. «Chaque fois que je vois Arlette près de lui, j’ai peur d’une dispute ou de quelque mauvais coup. Et quand ils sont tous les deux loin de moi, c’est encore pire. Je me demande où ils sont en ce moment. Ils sont peut-être ensemble et je n’ose élever la voix pour appeler Arlette de peur de le rendre furieux.
– Mais c’est au lieutenant qu’il en a», remarqua Peyrol en baissant la voix. «Et je ne peux pas empêcher le lieutenant de revenir.
– Où est-elle? Où est-il?» murmura Catherine d’un ton qui trahissait sa secrète angoisse.
Peyrol se leva tranquillement et passa dans la salle en laissant la porte ouverte. Catherine l’entendit soulever avec précaution le loquet de la porte d’entrée. Et quelques instants après, Peyrol revint, aussi tranquillement qu’il était sorti.
«J’ai mis un pied dehors pour me rendre compte du temps. La lune va se lever et les nuages sont moins épais. On aperçoit une étoile par-ci par-là.» Il baissa considérablement la voix. «Arlette est assise sur le banc en train de fredonner une petite chanson toute seule. Je me demande vraiment si elle s’est aperçue que j’étais à quelques pas d’elle.
– Elle ne veut entendre ni voir personne, excepté un seul homme», affirma Catherine maîtrisant de nouveau complètement sa voix. «Et vous dites qu’elle fredonnait une chanson? Elle qui restait assise des heures sans produire le moindre son. Et Dieu sait ce que pouvait bien être cette chanson!
– Oui, elle a beaucoup changé», reconnut Peyrol en poussant un profond soupir. «Ce lieutenant», reprit-il après s’être interrompu un moment, «s’est toujours conduit avec beaucoup de froideur envers elle. Je l’ai vu souvent détourner la tête quand il la voyait venir vers nous. Vous savez comment sont ces porteurs d’épaulettes, Catherine. Et puis, celui-ci a quelque ver rongeur qui le tourmente. Je me demande s’il a jamais oublié qu’il est le fils d’un ci-devant. Pourtant je crois aussi qu’elle ne désire voir et entendre personne d’autre que lui. Est-ce parce qu’elle a eu la tête dérangée si longtemps?
– Non, Peyrol, dit la vieille femme, ce n’est pas cela. Vous voulez savoir comment j’en suis sûre? Pendant des années, rien ne pouvait la faire rire ni pleurer. Vous le savez vous-même. Vous l’avez vue chaque jour. Croiriez-vous que depuis le mois dernier, il lui est arrivé de pleurer et de rire sur ma poitrine sans savoir pourquoi?
– Cela, je ne le comprends pas, dit Peyrol.
– Moi, oui. Ce lieutenant n’a qu’un geste à faire pour qu’elle coure après lui. Oui, Peyrol. C’est ainsi. Elle n’a ni crainte, ni honte, ni orgueil. J’ai été moi-même presque comme cela.» Son beau visage bruni sembla devenir plus impassible encore, avant qu’elle ne reprit à voix beaucoup plus basse et comme si elle argumentait avec elle-même: «Seulement, moi, je n’avais jamais connu la folie du sang. J’étais digne des bras de n’importe quel homme… Mais aussi cet homme n’est pas un prêtre.»
Ces derniers mots firent tressaillir Peyrol. Il avait presque oublié cette histoire. Il se dit: «Elle sait, elle a passé par là.»
«Écoutez-moi, Catherine», dit-il sur un ton catégorique, «le lieutenant revient. Il sera ici probablement vers minuit. Mais ce que je peux vous dire c’est qu’il ne revient pas pour faire signe à la petite de le suivre. Oh! non! ce n’est pas pour ses beaux yeux qu’il revient.
– Eh bien! si ce n’est pas pour elle qu’il revient, alors c’est que la mort l’a appelé», déclara-t-elle d’un ton de conviction solennelle et compassée. «Un homme à qui la mort a fait signe, rien ne peut l’arrêter.»
Peyrol, qui avait vu plus d’une fois la mort en face, considéra avec curiosité le beau profil brun de Catherine.
«C’est un fait, murmura-t-il, que les hommes qui courent au-devant de la mort ne la trouvent pas souvent. Il faut donc qu’elle vous fasse signe. Quelle sorte de signe serait-ce?
– Comment le savoir?» demanda Catherine, regardant fixement le mur à l’extrémité de la cuisine. «Ceux même à qui la mort le fait ne le reconnaissent pas pour ce qu’il est. Mais ils y obéissent tout de même. Je vous le dis, Peyrol, rien ne peut les arrêter. Ce peut être un regard ou un sourire, ou une ombre sur l’eau, ou une pensée qui vous passe par la tête. Pour mon pauvre frère et ma belle-sœur ç’a été le visage de leur enfant.»